
Pont de neige entre la
France et l’Italie, la vallée Stura converse avec ses sœurs montagneuses
françaises et envoie parfois des nouvelles à sa cousine, la morne plaine de
Cunéo.
Pontebernardo, Pietra Porzio, Vinadio, Sambuco… Les habitants de
ces petits villages isolés l’hiver hésitent un instant avant de choisir la
langue dans laquelle vous parler :
Piémontais au quotidien ;
patois provençal dans le cœur et avec les proches ;
italien
lorsqu’il faut traiter avec l’administration,
français avec les
touristes, les amis de l’autre côté du Col et les curieux comme
moi…
Une fois le Col de Larche passé, il est facile de se
laisser aller dans la pente et de gagner, lacet après lacet, la plaine où
commence réellement l’Italie. C’est sans compter que chaque verrou glaciaire a
son hameau à dévoiler et chaque promontoire son clocher à porter. Ne dit-on pas
que si les Hommes devaient pousser tels les arbres, on trouverait auprès de
chaque fontaine un vieillard et un nourrisson au pied de chaque clocher
?
Autant de haltes que d’occasions d’en apprendre un peu plus
sur l’histoire de cette contrée.
Hier, les gens fuyaient la misère et
gagnaient la Camargue ou la Crau. Aujourd’hui, une poignée de gens s’agrippent à
leur montagne et tentent – contre vents et marées – de continuer à vivre de la
vente de leur agneaux « sambucana » ou de leurs veaux
piémontais.
Dans la descente, je conduis le nez en l’air et
les doigts sur les freins, moi le « cyclo-insecte » tombe au creux de cet étau
rocailleux qui semble serrer le ciel et le rendre plus bleu
qu’ailleurs.
J’oublie qu’au fond de la vallée coule la Stura
encore discrète dans sa couette neigeuse. Je ne pense qu’aux acrobates des
précipices, bouquetins et chamois dont Mario m’a parlé. Ce chasseur passionné
contemple avec impatience les falaises alentours, dans le grincement mécanique
de son remonte – pente marchant à vide…
Au dessus de ce petit
monde plane l’ombre du Lupo, du « salopard », de ce « loup de maison » qu’on
aperçoit dans les phares des voitures et même en plein jour. Cerise aigre sur
une pièce montée déjà lourde à avaler : prix de vente des agneaux dérisoires,
manque de demande… En dehors de Noël et de Pâques, L’agneau se vend de plus en
plus mal.
Je n’ai pas eu besoin de cogner à leurs portes que
des familles m’ouvraient déjà leur univers fait d’épreuves, de mutations et
d’incertitude. Ces hommes et ces femmes sont autant de facettes d’un vitrail
harmonieux où l’élevage est le plomb qui relie les pièces de verre entre
elles.
Fasse que personne ne réussisse à ranger cette œuvre dans un
musée sombre et poussiéreux. Qu’elle reste au grand air et continue à magnifier
la lumière des jours en lui donnant milles teintes bariolées.