8 au 11 mars 2005, Vallée Stura, Italie


 Pont de neige entre la France et l’Italie, la vallée Stura converse avec ses sœurs montagneuses françaises et envoie parfois des nouvelles à sa cousine, la morne plaine de Cunéo.
 Pontebernardo, Pietra Porzio, Vinadio, Sambuco… Les habitants de ces petits villages isolés l’hiver hésitent un instant avant de choisir la langue dans laquelle vous parler :
 Piémontais au quotidien ;
 patois provençal dans le cœur et avec les proches ;
 italien lorsqu’il faut traiter avec l’administration,
 français avec les touristes, les amis de l’autre côté du Col et les curieux comme moi…
 
 Une fois le Col de Larche passé, il est facile de se laisser aller dans la pente et de gagner, lacet après lacet, la plaine où commence réellement l’Italie. C’est sans compter que chaque verrou glaciaire a son hameau à dévoiler et chaque promontoire son clocher à porter. Ne dit-on pas que si les Hommes devaient pousser tels les arbres, on trouverait auprès de chaque fontaine un vieillard et un nourrisson au pied de chaque clocher ?
 
 Autant de haltes que d’occasions d’en apprendre un peu plus sur l’histoire de cette contrée.
 Hier, les gens fuyaient la misère et gagnaient la Camargue ou la Crau. Aujourd’hui, une poignée de gens s’agrippent à leur montagne et tentent – contre vents et marées – de continuer à vivre de la vente de leur agneaux « sambucana » ou de leurs veaux piémontais.
 
 Dans la descente, je conduis le nez en l’air et les doigts sur les freins, moi le « cyclo-insecte » tombe au creux de cet étau rocailleux qui semble serrer le ciel et le rendre plus bleu qu’ailleurs.
 
 J’oublie qu’au fond de la vallée coule la Stura encore discrète dans sa couette neigeuse. Je ne pense qu’aux acrobates des précipices, bouquetins et chamois dont Mario m’a parlé. Ce chasseur passionné contemple avec impatience les falaises alentours, dans le grincement mécanique de son remonte – pente marchant à vide…
 
 Au dessus de ce petit monde plane l’ombre du Lupo, du « salopard », de ce « loup de maison » qu’on aperçoit dans les phares des voitures et même en plein jour. Cerise aigre sur une pièce montée déjà lourde à avaler : prix de vente des agneaux dérisoires, manque de demande… En dehors de Noël et de Pâques, L’agneau se vend de plus en plus mal.
 
 Je n’ai pas eu besoin de cogner à leurs portes que des familles m’ouvraient déjà leur univers fait d’épreuves, de mutations et d’incertitude. Ces hommes et ces femmes sont autant de facettes d’un vitrail harmonieux où l’élevage est le plomb qui relie les pièces de verre entre elles.
 Fasse que personne ne réussisse à ranger cette œuvre dans un musée sombre et poussiéreux. Qu’elle reste au grand air et continue à magnifier la lumière des jours en lui donnant milles teintes bariolées.
 

Marc Lecacheur
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