Torrejon El Rubio, centre ouest de l’Espagne, 24 janvier 2005


 Nina manœuvre prudemment dans la nuit. Cette piste n’est pas celle que nous cherchons puisqu’elle finit en cul-de-sac alors qu’elle devrait mener à un portail. Ca fait un petit moment que nous avons quitté la route et cherchons l’entrée de la ferme des Longrinos. Un autre éleveur nous a fait un plan très simple avec les principales intersections que nous devons rencontrer et il y a même ajouté quelques annotations : des « No » devant les chemins qu’il ne faut pas emprunter et un gros « Si » à l’endroit où se trouve l’entrée de la ferme. Avec ça, on ne devrait pas se perdre… Et pourtant !

 En faisant le chemin en sens inverse, nous apercevons une faible lumière au loin et nous efforçons de l’atteindre en tournant à gauche au premier embranchement. Après quelques centaines de mètres, nous nous trouvons enfin devant la grille dont nous a parlé Juan Franco cet après-midi. Je descends pour l’ouvrir et la refermer derrière nous. Dans la nuit résonnent les aboiements rauques de plusieurs chiens… Ils me font vite remonter dans la voiture. Nous roulons au pas vers la source de lumière qui provient en fait d’une lourde porte à deux battants entrouverte. Autour de la voiture courent en tous sens d’énormes chiens. Ce sont des Mastins, cette race espagnole de chiens de troupeau capable de faire fuir le loup ou l’ours. Autant dire que c’est avec prudence que nous sortons au milieu de cette meute tandis qu’apparaît la silhouette du maître de maison dans l’encadrement de la porte. Les molosses nous bousculent, nous lèchent les mains. Qu’en serait-il si leur maître n’était pas là ?

 Nous échangeons quelques salutations et le petit homme dont je n’ai pas encore vu le visage nous fait entrer chez lui. A l’intérieur, Marie nous accueille. Tous deux nous attendaient.
 Cristina et Nina qui ont bien voulu m’accompagner expliquent rapidement au couple que je parle très peu espagnol et qu’elles serviront de traductrices durant la discussion. La lourde porte sans fenêtre est refermée mais il ne fait pas très chaud ici et Maria nous invite à nous asseoir sur le canapé fleuri, autour de la petite table ronde du salon. Une fois installé, chacun met l’épaisse nappe verte sur ses genoux car sous la table, un brasero répand une douce chaleur.
 Cristina engage la conversation et j’ai maintenant le temps de regarder les visages de nos hôtes. Monsieur Longrinos est un homme trapu aux cheveux grisonnants et bouclés. Sa peau est tannée par le soleil et de nombreuses rides convergent vers ses yeux noirs.
 De prime abord, le visage de sa femme traduit peu sa féminité : elle a le front marqué par la vie au dehors, comme son époux ; son menton proéminent tranche avec sa bouche minuscule et ses yeux sombres expriment tour à tour malice et méfiance… Mais ses cheveux longs et raides tirés assez coquettement en arrière et ses discrètes boucles d’oreilles dorées viennent contrecarrer ce portrait. Marie est une femme, certes, mais une femme d’éleveur qui tient peut-être plus les rênes de la maison que son propre mari et qui l’accompagne durant la transhumance et la saison en montagne. Ses épaules et ses mains pourraient être celles d’un homme mais la manière dont elle nous sert l’apéritif et veille à ce que ses hôtes aient tout ce qu’ils désirent est bien celle d’une femme…

 Tous deux ont le sourire de ceux qui n’ont pas eu la chance d’accéder aux soins dentaires. Leurs voix rugueuses couvrent parfois celle de Cristina, très douce, qui se révèle très vite être une excellente traductrice.
 La discussion prend rapidement une tournure polémique et les Longrinos n’ont de cesse de parler d’un type assez connu dans le milieu de la transhumance qui reçoit de l’argent de l’Europe pour aider l’activité agricole transhumante en Espagne mais qui n’en reverse pas la totalité aux éleveurs. J’essaie de les faire parler de leur métier, de la manière dont ils travaillent mais rien n’y fait, ils reviennent constamment sur ce sujet ! Je vois l’entrevue vraiment mal partie lorsque Marie demande à Cristina d’un air très suspicieux si je ne suis pas là, justement, pour le compte de ce type qu’ils semblent haïr. Son regard noir va de mon visage au dictaphone en marche et lorsque Cristina m’explique, un peu ennuyée, ce qui ne va pas, je tâche de convaincre mes hôtes de ma bonne foi avec force gestes et phrases franco-espagnoles !! Nina et Cristina me défendent elles aussi et le couple semble à nouveau rassuré. Je profite du silence qui suit pour leur poser des questions sur leur façon de travailler. Quand partent-ils vers les estives ? Avec combien de bêtes ? Quelle route empruntent-ils ?
 L’atmosphère est à présent complètement détendue et à travers les mots de Cristina, j’entrevois la vie incroyable que mènent les Longrinos.

 A la fin du mois de mai, ils quittent l’Extremadour pour gagner les montagnes du nord de l’Espagne, au cœur de la Chaîne cantabrique, près du parc national des Picos de Europa, à plusieurs centaines de kilomètres de là. Ils passent ainsi quarante-cinq jours sur les chemins de transhumance, à l’aller et au retour, soit quatre-vingt dix jours par an à pied, avec 1500 brebis Merinos et 16 chiens dont 12 sont des Mastins qui défendent efficacement le troupeau contre les loups et les ours, relativement nombreux dans les Cantabriques.
 Ils louent la ferme pendant six mois de l’année, et le reste du temps ils emportent tout avec eux : chiens, chats, plantes les suivent dans un fourgon conduit par un ami. Ce sont de vrais nomades et je comprends mieux l’aspect modeste de la demeure où ils nous accueillent. Cette ferme n’est qu’un lieu d’étape. Au mur, un calendrier, dans la vitrine, quelques objets en fausse porcelaine… Une petite radio dans un coin de la pièce… Rien que le strict minimum. Leur richesse est en eux, dans les mots qu’ils utilisent pour décrire leur vie, la vraie, celle qui commence à la fin de l’hiver…Cette richesse, je la devine dans leurs yeux pétillants et dans les quelques photographies que Marie nous apporte pour illustrer ses paroles. Cette richesse, je voudrais la montrer à ceux qui s’encombrent d’objets dans l’espoir de combler le vide qui est en eux… Au cours de leur périple à travers le pays, Les Longrinos dorment sous une tente de fortune et profitent parfois de l’hospitalité de gens qui leur apportent des provisions et leur rendent d’autres services. Paradoxalement, ce sont dans les zones où les personnes ont le moins l’habitude de voir des troupeaux qu’ils sont les mieux reçus.
 Ils parlent de ce voyage avec émerveillement et je ne peux m’empêcher de penser au vieux monsieur interviewé quelques jours auparavant près de Cacerés qui disait que la transhumance était pour lui un véritable calvaire, du premier au dernier jour. Et pourtant, il faisait une partie du voyage en train !

 Au retour, les Longrinos changent de trajet pour éviter de passer dans les vignobles car les feuilles des vignes deviennent à cette époque toxiques pour les bêtes. Il leur arrive de traverser le centre de Madrid, comme cela se fait depuis des siècles. Mais aujourd’hui, cela tient plus du folklore que de la nécessité et la ville paie même les bergers pour qu’ils envahissent les rues avec leurs bêtes. J’aimerais voir les têtes des citadins quand les troupeaux affluent dans ces rues ordinairement encombrées par les voitures ! Pour un temps, les tintements des cloches remplacent ceux des klaxons et les cris des bergers ceux des chauffards impatients… Je me mets à la place de ces bergers qui reviennent de plusieurs mois d’isolement au cœur de paysages magnifiques et qui se retrouvent à marcher au milieu des allées bordées de commerces…
 Au cours de la discussion, Cristina réalise qu’ils traversent le village où elle a passé son enfance près de Ségovia. Petite, elle entendait au soir les sonnailles tinter au dehors mais n’avait jamais pu voir les bergers ! Elle les a en face d’elle aujourd’hui !

 Il arrive que le couple soit accompagné durant le voyage par des gens d’horizons différents, venant de la ville et même de l’étranger.
 Peter, ce hollandais qui a appris durant le périple, à la fois à parler espagnol et à diriger un troupeau.
 Klaus, ce biologiste allemand faisant une thèse sur le Vautour moine qui ne quittait jamais sa paire de jumelles, Cet autre venant des Cantabriques qui croquait les paysages tout au long du voyage et qui leur a laissé quelques jolies aquarelles.
 Il y a tant de choses à apprendre de cette vie où l’Homme n’est qu’un éternel passan.
 - « Tu peux venir, toi aussi, mais attention, c’est du travail et tu devras apprendre à parler espagnol, car il n’y aura pas de traductrice !» Je leur réponds que j’espère sincèrement avoir l’occasion d’honorer leur invitation mais cette année, ce n’est pas possible car je serai aussi par monts et par vaux avec ma bicyclette, lorsqu’ils feront leur baluchon.
 Cristina, que j’ai rencontrée le matin même, ignore que je voyage à bicyclette. Elle est très surprise et l’annonce à nos deux hôtes. Je lis soudain dans leur regard une certaine connivence mélangée d’admiration. Marie me demande où je dors. Je lui réponds que j’ai une tente et qu’il n’y a pas un matin où la toile n’est pas gelée. Je lui parle du rite auquel je me prête chaque matin et chaque soir : vider les sacs le soir et puis les remplir minutieusement le lendemain matin. Elle acquiesce avec un sourire car c’est la même chose pour eux. Cette condensation qui survient à l’intérieur de la toile et qui trempe le duvet… Le vent qui souffle quelquefois et qui semble vouloir décrocher les piquets…
 - « Tu dois donc savoir marcher ! »
 Je ne suis pas peu fier qu’ils m’assimilent soudain à un des leurs, eux qui prennent la route année après année, emboîtant le pas du père et du grand-père. Je ne suis pour ma part qu’un apprenti entamant sa propre transhumance sans chiens ni brebis. Dans mon sac, une boîte à souvenirs et dans mon cœur, un troupeau d’espérances.

M. Lecacheur
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