
« Le troupeau se trouve quelque part par là !
»
L’index de notre interlocuteur est tendu vers les reliefs des Bas
Tatras et oscille de gauche à droite en signe d’imprécision. Je ne distingue que
des bois. Elles ne vont pas être faciles à trouver ces brebis !
Nous
laissons la voiture près d’un de ces hôtels hideux à l’architecture
néo-communiste que la forêt dissimule. La piste pénètre sous les arbres, là où
le sol acquiert cette couleur- rouille caractéristique des sous-bois de
résineux. Nous nous arrêtons plusieurs fois pour examiner des féces suspectes. «
Martin », « Le Moussu », l’ours - appelez-le comme vous voulez, habite en effet
ces montagnes et nous ne désespérons pas de trouver des indices de son passage
.
Après une demi-heure de marche silencieuse, les sapins commencent à
s’espacer pour céder la place à un peu de verdure et les premiers sons du
troupeau nous parviennent. Ecoutez :
-« Bing, bang, bing ! » Quelques
sonnailles percent le double écran des arbres et du vent pour nous guider à
travers le « labyrinthe .
Nous foulons les premiers bouquets d’herbe de
la petite pâture jusqu’alors invisible. En son centre, un parc en bois où sont
rassemblées les bêtes et aux quatre coins duquel des chiens « Kuvach » sont
enchaînés. Leurs aboiements retentissent . Nous sommes repérés…De la roulotte
proche du parc, une tête surgit : c’est Stephan qui vient à notre
rencontre.
Il est 12h30, l’heure de la seconde traite journalière.
Trois autres bergers sont déjà à l’ouvrage sous les abris placés au centre de
l’enclos. D’un côté les brebis à traire qu’un homme flegmatique pousse vers ses
collègues ; de l’autre un espace encore vide où vont arriver une à une les
brebis déjà traies. Il fait très chaud. Les bêtes halètent et s’agglutinent dans
les carrés d’ombre que les toits des abris ménagent. Ecoutez à nouveau
:
Leurs respirations nerveuses ponctuées d’éternuements presque humains
; les jets de lait tiède contre les parois des seaux en inox ; les tintements
des cloches étouffés dans la laine ; les rires des hommes à une plaisanterie
grivoise d’Imrich, le chef berger. Tous sont levés depuis 3h30 ce matin. Cette
petite communauté exclusivement masculine est soumise à une organisation
stricte. A tour de rôle, chaque berger garde le troupeau tandis que les autres
aident Imrich à faire le fromage, coupent le bois pour le feu, réparent ou
nettoient les outils, les claies et autres ustensiles. Tous se rejoignent à
l’heure de la traite, trois fois par jour.
Par les livres et les récits
des anciens, je sais que nos bergers montagnards français vivaient ainsi
cinquante ans auparavant. Les photographies en noir et blanc, soudain, se
colorent et s’animent devant mes yeux ! Ces hommes ne sont ni las, ni vieux ou
usés, ils vivent saison après saison selon des règles séculaires, voilà tout !
La suie sur les parois intérieures de leur cabane brille encore, la marmite est
chaude, les fromages sèchent dans l’autre pièce et répandent leurs parfums. Tout
autour, cependant, le monde change. Ne suis-je pas entré ce matin dans des
cabanes vides encore occupées l’an passé ? Et ce troupeau sur l’estive voisine
que l’on trait depuis cette année avec une machine, ne marque-t-il pas la fin
d’une ère ?
Les bergers ont survécu à la politique stupide des parcs
nationaux slovaques qui les a expulsés, eux et leurs bêtes des montagnes.
Survivront-ils à l’Europe, aux normes drastiques , à la concurrence
?
J’ai trouvé aux quatre coins cardinaux du pays des braises sous les
chaudrons, de la lumière dans les cabanes les plus reculées. Que ce « feu »
puisse s’éteindre un jour, non, je ne peux y croire !