
L’attaque a eu lieu le 12 mai dernier, en pleine après-midi. Une douzaine
de loups sont sortis du bois pour fondre sur le troupeau de jeunes brebis. Au
total, plus d’une centaine de bêtes ont été tuées ou sont portées disparues,
sans compter les blessées. Autant dire une hécatombe… Les médias se sont bien
évidemment rués sur l’affaire car là où il y a du sang, il y a aussi de
l’audimat! Interviews de chasseurs –“les loups, il y en a trop”- gros plans sur
les carotides tranchées, de quoi créer de nouvelles vocations de chasseurs alors
même que le canidé sauvage est déjà tiré sans réelle limitation.
Vingt
jours après le tragique évènement, j’ai l’occasion d’aller sur les lieux en
compagnie de Robin, un anglais installé en Slovaquie qui tâche de remettre au
goût du jour l’utilisation du “Kuvach”, ce gros chien blanc destiné à protéger
les troupeaux.
La ferme en question est située dans une petite vallée
au nord-est de la Slovaquie, au coeur de montagnes basses et verdoyantes. La
laideur et la vétusté des bâtiments datant du communisme tranchent avec la
beauté sereine des lieux. Beaucoup de compagnies privées ont racheté d’anciennes
propriétés de l’Etat et la gestion, lorsqu’elle existe, est souvent appliquée à
minima...
Nous allons au devant du troupeau sur une des
pentes alentours. Les bêtes nous remarquent à peine. Derrière elles, un gros
mâle Kuvach nous observe. Pas de mouvements ni d’aboiements, plutôt mauvais
signe quant à son efficacité... Près d’un buisson, un chapeau se dresse. Voilà
notre homme.
Je lui pose rapidement la première question qui me
turlupine depuis un moment:
-“Où étiez-vous au moment de
l’attaque?”
Il était près des bêtes comme aujourd’hui, en compagnie du
chien. Il a vu arriver entre huit et dix loups –et non douze comme je l’ai
entendu auparavant- et le chien a tout de suite pris la poudre d’escampette. Le
maître n’a pas tardé à le suivre. Le fait me surprend un peu mais je n’ai jamais
été confronté à une telle situation. En pareil cas, j’aurais peut-être moi aussi
battu le record du “Quatre cents mètres-estive”!
Le berger est
convaincu qu’un loup est capable de dévorer un homme s’il est affamé... Cette
croyance en ferait courir plus d’un!
Emilian a environ 30 ans. Il est
“chef-berger” pour le compte d’un éleveur. Cela signifie qu’il est un peu mieux
payé que les deux autres bergers employés à la ferme mais sa responsabilité est
d’autant plus grande vis-à vis du patron. L’autre homme que nous avons rencontré
sur le chemin nous a semblé plus préoccupé par les horaires du troquet local que
par les brebis… Emilian est le seul dans l’équipe à ne pas boire. Sa femme et
son fils vivent à la ferme : ceci explique peut-être
celà.
Nous discutons avec lui, tout en suivant le troupeau
dans les épais bosquets jouxtant l’estive. La vue y est réduite et sans l’aide
d’un ou plusieurs chiens , les bêtes y sont vulnérables. Comme beaucoup de ses
compatriotes, Emilian ne possède pas un Kuvach efficace. Trop attaché à lui, son
chien est rarement au milieu des bêtes et son attitude passive a notre arrivée
traduit son désinterêt.
-“Un bon chien de protection, c’est
une brebis qui mange des croquettes!”.
J’ai toujours en tête ces
paroles d’un éleveur francais. En Slovaquie, les chiens sont généralement
enchaînés autour du parc dans la journée et cela ne suffit vraisemblablement pas
à dissuader un ours ou un loup décidé.
En théorie, l’éducation de ces
chiens paraît enfantine mais la pratique apporte son lot d’obstacles : les
jeunes chiens ont parfois tendance à délaisser le troupeau et tous les bergers
n’ont pas la rigueur de corriger leur animal et de le renvoyer systématiquement
au milieu des bêtes. En Roumanie, j’ai vu un gars rosser violemment ses molosses
qui sommeillaient près de la cabane au lieu d’être près du parc. C’est rude à
voir mais ça marche…Si le chien est régulièrement remis „sur les rails“,
l’éleveur n’aura qu’à lui ordonner de le faire et il obéira. Reste que la
plupart des bergers que j’ai vus en Slovaquie ne croient pas réellement en
l’intérêt de cet „auxiliaire“.
-“Un chien de soixante kilos
capable de chasser un ours qui en fait cent-trente? je demande à voir!”
Le Parc National du Mercantour possède bien un film tourné
en camera infra-rouges où des chiens défendent toute une nuit durant un troupeau
contre des loups mais la vidéo est malheureusement distribuée au compte-gouttes.
Robin en aurait bien besoin pour convaincre les incrédules.
Le fait que
peu de bergers slovaques soient propriétaires des bêtes qu’ils gardent explique
aussi le peu de bonne volonté qu’ils investissent dans l’éducation de
l’animal.
Nous demandons au berger ce qui a changé après
l’hécatombe du 12 mai. Sa première réponse laisse entendre que rien n’a bougé
depuis, mais au fil de la discussion, nous apprenons que les bêtes ne sont plus
emmenées dans le secteur de l’attaque et il nous sort de sa poche un petit
pistolet qu’il ne possédait pas auparavant destiné maintenant à effaroucher les
prédateurs potentiels. En ce qui concerne son Kuvach, il paraît difficile de lui
faire comprendre ce qui ne va pas car il remet plus facilement en cause le
caractère du chien que son éducation…
L’usage de chiens de protection
vraiment efficaces semble être pourtant le seul moyen en sa possession pour
pallier les attaques des grands prédateurs dans cette vallée riche en bosquets
et en forêts denses.
Avant de partir, je vais faire un tour dans les
sous-bois où ont été retrouvées bon nombre des brebis mortes ou blessées. Au
regard de ce qui s’est passé ici, je trouve le calme des lieux pesant, prêt à
être rompu à tout moment. Un calme aussi instable et fragile que l’équilibre
entre l’activité pastorale et les prédateurs sauvages…