
Le calme règne sur le camp en contrebas. Seule
la fumée qui s’échappe du toit des lavvos trahit la présence d’hommes et de
femmes assis prés des feux dans l’attente du « signal ».Je n’en pouvais plus,
moi, de rester seul sous la tente depuis ce matin et j’ai décidé de monter sur
les crêtes alentours pour me changer les idées et apercevoir peut-être le
troupeau…
De ces hauteurs, le point de vue est saisissant : à la
manière d’une girouette, je tourne sur moi-même pour n’apercevoir à des
kilomètres à la ronde que des étendues d’herbe rase. Un manteau verdoyant sous
lequel la Terre pudibonde cache ses formes, vallons, pics et plateaux
d’altitude….Le vert ici se décline en mille intermédiaires suivant la
topographie. Tenez, au creux de cette doline par exemple où l’eau de pluie
s’accumule, l’herbe est haute et grasse, son vert en est du coup plus dense.
Plus dense que sur ces pentes abruptes, à l’ouest, où la roche-mère affleurant,
le vert épouse le gris minéral et se délave. Là-haut, de la pierre ou de la
graminée, personne ne sait qui sortira vainqueur…
Au cœur de ce Nord
norvégien, le relief est un géant libre qui n’en fait qu’à sa guise. Hautes
plaines et montagnes pelées se côtoient, jouent des tours au voyageur après
chaque virage…
La route d’Alta quittée pour quelques jours se déroule
vers le sud, étonnamment rectiligne et puis se perd dans le brouillard. De leur
côté, les cabanes du camp sami voisin sur le versant opposé ne semblent plus
être que des jouets négligemment laissés par le rejeton d’un de ces colosses
façonneurs du paysage…
C’est en promenant ainsi mon regard d’un coin à
l’autre du territoire que je réalise soudain que les rennes sont là, en face de
moi, à un kilomètre à peine à vol d’oiseau, pâturant par centaines paisiblement.
Dans les jumelles, je distingue aisément les adultes des jeunes nés à la mi-mai
mais aussi les différences de couleur frappantes entre chaque animal. Cette
variabilité des individus au sein du troupeau explique le vocabulaire
étonnamment riche qu’utilise l’éleveur de rennes sami pour décrire dans sa
langue chaque élément de son cheptel. Plus de 300 mots existent à cette fin !
C’est étrange de contempler en si grand nombre un animal proche
morphologiquement de nos ongulés sauvages. Entre la brebis et le cerf, voilà où
se situe le renne…
Deux quads arrivent tout à coup dans mon champ de
vision et s’arrêtent sur un petit promontoire, entre les animaux et moi. Nous
regardons tous les trois très clairement dans la même direction. Ca y est !
C’est le signal ! Cette fois-ci est la bonne !
Hier, nous avons attendu
jusque tard dans la nuit –si l’on peut parler de « nuit » au mois de juillet, à
quelques encablures du Cap Nord !- que les « rabatteurs » reviennent. Au son des
moteurs, chaque famille est sortie de son lavvo pour connaître les nouvelles.
Les hommes étaient bredouilles. Le brouillard tombé subitement les avait
empêchés de regrouper les bêtes pour les mener à l’enclos.
-« C’est
souvent ainsi… » m’a dit Marit, résignée. Son mari et les autres éleveurs ont
sans cesse à composer avec les éléments. De la migration printanière à celle
d’automne, du marquage à l’abattage, le climat modifie à son gré le calendrier.
S’ils ne s’apprêtent qu’aujourd’hui à rassembler les rennes pour marquer les
veaux, c’est parce que le printemps fut très froid, que les veaux ont grandi du
coup moins vite et s’avéraient trop fragiles pour être marqués début juillet
comme cela se fait d’ordinaire.
Les quads repartent pour s’approcher
séparément du troupeau. En quelques minutes, les manœuvres habiles des
conducteurs « coupent » le troupeau en deux. Le plus petit groupe se fait plus
compact devant les engins qui les entourent. La distance faisant, aucun bruit ni
des bêtes ni des engins ne parvient à mes oreilles. Dans les sifflements du vent
froid, le troupeau de rennes avance au loin en trottant à présent, suivi de près
par deux formes sombres difficilement identifiables. Elles pourraient aussi bien
être les silhouettes de deux ours habiles au point de mener ainsi leur pitance
vers un coin plus tranquille !
Deux autres quads arrivent en renfort
sur le chemin menant à l’enclos.
-« Ils vont passer cette petite
colline et aller directement vers l’endroit clôturé. C’est le chemin le plus
court… » pensai-je.
Non, non, non ! On ne fait pas entrer si facilement
des rennes dans un parc ! On les mène par une voie bien particulière qui longe
des croupes ventées et passe ensuite par un bois diablement pentu en décrivant
un large virage. Habitude des bêtes, raison biologique ? Le choix de ce parcours
restera pour moi un mystère….
A grandes enjambées, je rejoins vite le
camp pour assister à l’arrivée. De nombreux engins, quads, motos, pick-ups
affluent au même moment au milieu des tentes. La nouvelle s’est répandue, les
rennes arrivent et la lourde atmosphère des dernières vingt-quatre heures fait
place à l’effervescence des préparatifs. L’un vérifie une dernière fois les
clôtures, l’autre apporte les ustensiles dans l’enclos rond central. Cet enclos,
c’est le cœur du camp, l’endroit où tout va se dérouler et des gamins attendent
déjà derrière les hautes palissades comme on attend l’arrivée du taureau dans
l’arène.
Dix minutes passent.
Le troupeau est à présent dans
le bois et ses sons me parviennent enfin. Les rennes émettent une sorte de
grognement qui permet entre autres aux femelles et aux veaux de se localiser
dans la cohue. Rien à voir avec les bêlements des brebis… C’est le cri d’un
animal à demi-sauvage à qui l’on rappelle à coups d’accélérateurs et
d’aboiements – les chiens sont à l’arrière des quads !- les dures lois de la
domesticité.
La troupe pénètre dans le premier grand enclos et derrière
elle se referment les barrières.
Tel un manège pour enfants,
les bêtes tournent en rond.
Pas de flûte ni d’accordéon. Aucune
mélodie.
Juste un rythme, une cadence battue par la Bête aux mille
sabots,
Grognement : « Han ! Han ! »
Claquements des tendons :
« Clic ! Clic ! »
Moteurs : « Vrom ! Vrom ! »
Cœurs des bêtes
et des hommes battant la chamade : « Popom !
Popom ! »
Au-dessus des têtes des femelles se détachent les
larges ramures de quelques mâles pris par hasard dans la marche. Leurs bois sont
encore recouverts de velours, preuve que l’heure n’est pas aux combats mais bien
au pâturage dans le but d’accumuler des forces pour le rut d’octobre. Les
femelles ayant mis bas au printemps sont suivies de près par leur veau qui leur
colle au flanc.
Qui sont ces hommes ? Que nous veulent-ils ? Pourquoi
ces barrières autour de nous ?
Ces hommes et ces femmes sont
samis, tous liés plus ou moins par alliance ou par le sang. Parmi la quarantaine
de personnes présentes, je suis le seul « étranger ».
-« No english
here ! »
Voilà ce que je me suis entendu répondre lorsque j’ai tenté
dans les premiers instants d’engager la conversation. Leur prudence est grande
vis-à-vis des nouveaux venus. Une prudence liée à des siècles d’oppression que
toute ma bonne volonté ne peut effacer…Je me sens à l’étroit dans ce « costume
« que l’on me veut porter. Parce que je pose des questions en anglais et que je
prends des clichés, dois- je être nécessairement considéré comme un émissaire de
la mondialisation ? Diable non !
S’il m’est difficile de communiquer,
j’ai néanmoins toujours mes yeux pour voir, m’interroger et
comprendre.
Sous la conduite d’hommes à pied, un premier groupe de
bêtes s’engouffre dans l’enclos central. Instinctivement, je m’écarte des
clôtures avant que les bêtes apeurées ne viennent s’y cogner brutalement. Au
milieu de cette déferlante de fourrure, de bois et de peur, des hommes, des
femmes et des enfants marchent lentement, les yeux rivés sur les veaux, centres
de tous les intérêts.
Il s’agit d’abord de faire passer les femelles
dans un autre enclos pour ne plus avoir dans le premier que les jeunes animaux.
Tandis que leurs collègues dirigent du mieux qu’ils peuvent la petite troupe
vers eux, deux solides gaillards jouent aux gardiens de but devant une petite
brèche aménagée dans les barricades. Un renne adulte se présente, ils s‘écartent
pour le laisser passer. Le veau qui veut le suivre se voit par contre refoulé au
milieu du rond central, son chemin barré par les bras des deux hommes soudain
tendus comme les mailles d’un filet impénétrable. Peu à peu, l’enclos circulaire
d’à peine dix mètres de diamètre se vide et ne contient plus que de jeunes bêtes
haletantes, apeurées car séparées de leurs mères pour la première fois de leur
existence. Un à un, les veaux sont attrapés, par la patte ou par le cou et
affublés d’un collier à numéro. Pour les jeunes enfants présents, cet évènement
est l’occasion de se familiariser avec cet animal que leur famille élève depuis
plus de 300 ans. Le grand frère suit du regard les tentatives de son cadet, lui
désigne la bête à saisir, l’encourage calmement.
Quelle fierté dans
les yeux de cette petite fille lorsqu’elle réussit après plusieurs tentatives, à
attraper par la patte un veau et à le ramener à son père pour qu’il lui passe le
collier autour du cou ! Oubliées les hordes de moustiques qui la dévorent !
Oubliées les jeux des camarades restés de l’autre côté de la haute barrière ! Et
si cette barrière était celle de l’enfance ?
Lorsque tous les
veaux ont été attrapés et munis de colliers numérotés tous différents les uns
des autres, on les laisse rejoindre leurs mères dans l’enclos voisin. Tout l’art
est alors de repérer quel veau suit quelle femelle pour en déduire ainsi à qui
il appartient. La marque de propriété des éleveurs de rennes n’est pas une bague
plastique numérotée fichée dans l’oreille de l’animal comme c’est le cas dans la
plupart des autres élevages domestiques en Europe. Leur marque consiste en une
série d’incisions faites au couteau dans les deux oreilles des animaux. C’est la
signature de l’éleveur. Elle lui a été cédée par son père ou un autre membre de
sa famille. Chaque marque est différente mais au sein d’une même famille, elles
se ressemblent car celle du fils dérive de celle du père et n’en diffère que par
certaines coupures secondaires. A une distance de trente mètres ou plus, un
éleveur est donc capable de dire si ce renne appartient ou non à un membre de sa
famille et à quinze, il saura si ce renne est le sien ou non ! A cet instant de
l’année, il n’y a que les femelles et les mâles adultes pour être déjà marqués.
Les veaux de mai le seront tous à la fin de cette période de travail intense qui
débute ce soir et qui durera entre une semaine et quinze jours…
Le
cycle se perpétue pendant plusieurs heures : bousculade des animaux dans
l’enclos circulaire, passage des colliers autour du cou des veaux tétanisés puis
relâcher… 250 veaux seront marqués cette nuit-là. Les éleveurs vont et viennent
dans le parc pour vérifier aux jumelles quels sont les numéros des veaux suivant
leurs femelles. A l’heure du bilan final, si deux éleveurs revendiquent le même
veau, on vérifie à nouveau avec une tiers personne quelle femelle est suivie par
le jeune animal…
Lorsque tout cela est fini, le marquage à proprement
parler peut commencer. Les femelles et les veaux sont ramenés dans l’enclos
central, les premières séparées à nouveau de leur progéniture que l’on capture
cette fois-ci pour pratiquer les incisions.
La pluie s’est
mise à tomber à cet instant. Il est peut-être deux heures du matin… La lumière
est blafarde, signe que les jours raccourcissent…. Le sol de l’enclos est devenu
glissant, boueux et les habits des travailleurs sont définitivement souillés.
Chacun emporte de son côté le veau capturé et désigné comme étant le sien. La
bête est couchée sur le flanc, l’homme s’accroupit au-dessus d’elle pour mieux
l’immobiliser et sort du fourreau le beau couteau tranchant. Les coupures sont
faites rapidement et se finissent avant même que le sang afflue au niveau des
plaies. L’éleveur appose sa marque comme vous et moi signons un chèque mais le
geste, pour être rapide, n’en est pas pour autant anodin. Il perpétue ainsi la
tradition familiale, affirme son appartenance à cette minorité samie chez qui
l’élevage du renne est un art de vivre, bien plus qu’une profession. Je le
regarde faire, à travers les interstices de la balustrade. La pluie qui tombe
fait luire son ciré, sa capuche recouvre totalement son visage et je ne vois que
ses mains. Des mains trempées d’où jaillit l’acier…Je voulais VOIR. J’ai VU.
Mais le mystère demeure...
Le veau repart, en secouant ses oreilles
ensanglantées, en croise un autre encore indemne. Lorsque tous sont finalement
marqués, on les laisse rejoindre leurs mères dans le dernier grand enclos. Dans
quelques heures, ils retrouveront les montagnes et leur liberté. Chaque famille
regagnera alors son lavvo pour dormir une bonne partie de la journée, reprendre
des forces en vue de la nuit prochaine…
Une porte s’ouvre,
une autre se ferme.
Les bêtes s’engouffrent dans l’arène où pluie et
sang se mêlent ;
Silhouettes sans visage, nuit sans obscurité, sang,
sang, sang ;
Chaque coupure est une saignée qui revitalise jusqu’à la
fin de l’été la tradition.