Entre Skaila et Alta, camp sami de Marit Meloy, juillet 2005


 Le calme règne sur le camp en contrebas. Seule la fumée qui s’échappe du toit des lavvos trahit la présence d’hommes et de femmes assis prés des feux dans l’attente du « signal ».Je n’en pouvais plus, moi, de rester seul sous la tente depuis ce matin et j’ai décidé de monter sur les crêtes alentours pour me changer les idées et apercevoir peut-être le troupeau…
 De ces hauteurs, le point de vue est saisissant : à la manière d’une girouette, je tourne sur moi-même pour n’apercevoir à des kilomètres à la ronde que des étendues d’herbe rase. Un manteau verdoyant sous lequel la Terre pudibonde cache ses formes, vallons, pics et plateaux d’altitude….Le vert ici se décline en mille intermédiaires suivant la topographie. Tenez, au creux de cette doline par exemple où l’eau de pluie s’accumule, l’herbe est haute et grasse, son vert en est du coup plus dense. Plus dense que sur ces pentes abruptes, à l’ouest, où la roche-mère affleurant, le vert épouse le gris minéral et se délave. Là-haut, de la pierre ou de la graminée, personne ne sait qui sortira vainqueur…
 Au cœur de ce Nord norvégien, le relief est un géant libre qui n’en fait qu’à sa guise. Hautes plaines et montagnes pelées se côtoient, jouent des tours au voyageur après chaque virage…
 La route d’Alta quittée pour quelques jours se déroule vers le sud, étonnamment rectiligne et puis se perd dans le brouillard. De leur côté, les cabanes du camp sami voisin sur le versant opposé ne semblent plus être que des jouets négligemment laissés par le rejeton d’un de ces colosses façonneurs du paysage…
 C’est en promenant ainsi mon regard d’un coin à l’autre du territoire que je réalise soudain que les rennes sont là, en face de moi, à un kilomètre à peine à vol d’oiseau, pâturant par centaines paisiblement. Dans les jumelles, je distingue aisément les adultes des jeunes nés à la mi-mai mais aussi les différences de couleur frappantes entre chaque animal. Cette variabilité des individus au sein du troupeau explique le vocabulaire étonnamment riche qu’utilise l’éleveur de rennes sami pour décrire dans sa langue chaque élément de son cheptel. Plus de 300 mots existent à cette fin !
 C’est étrange de contempler en si grand nombre un animal proche morphologiquement de nos ongulés sauvages. Entre la brebis et le cerf, voilà où se situe le renne…
 Deux quads arrivent tout à coup dans mon champ de vision et s’arrêtent sur un petit promontoire, entre les animaux et moi. Nous regardons tous les trois très clairement dans la même direction. Ca y est ! C’est le signal ! Cette fois-ci est la bonne !
 Hier, nous avons attendu jusque tard dans la nuit –si l’on peut parler de « nuit » au mois de juillet, à quelques encablures du Cap Nord !- que les « rabatteurs » reviennent. Au son des moteurs, chaque famille est sortie de son lavvo pour connaître les nouvelles. Les hommes étaient bredouilles. Le brouillard tombé subitement les avait empêchés de regrouper les bêtes pour les mener à l’enclos.
 -« C’est souvent ainsi… » m’a dit Marit, résignée. Son mari et les autres éleveurs ont sans cesse à composer avec les éléments. De la migration printanière à celle d’automne, du marquage à l’abattage, le climat modifie à son gré le calendrier. S’ils ne s’apprêtent qu’aujourd’hui à rassembler les rennes pour marquer les veaux, c’est parce que le printemps fut très froid, que les veaux ont grandi du coup moins vite et s’avéraient trop fragiles pour être marqués début juillet comme cela se fait d’ordinaire.
 Les quads repartent pour s’approcher séparément du troupeau. En quelques minutes, les manœuvres habiles des conducteurs « coupent » le troupeau en deux. Le plus petit groupe se fait plus compact devant les engins qui les entourent. La distance faisant, aucun bruit ni des bêtes ni des engins ne parvient à mes oreilles. Dans les sifflements du vent froid, le troupeau de rennes avance au loin en trottant à présent, suivi de près par deux formes sombres difficilement identifiables. Elles pourraient aussi bien être les silhouettes de deux ours habiles au point de mener ainsi leur pitance vers un coin plus tranquille !
 Deux autres quads arrivent en renfort sur le chemin menant à l’enclos.
 -« Ils vont passer cette petite colline et aller directement vers l’endroit clôturé. C’est le chemin le plus court… » pensai-je.
 Non, non, non ! On ne fait pas entrer si facilement des rennes dans un parc ! On les mène par une voie bien particulière qui longe des croupes ventées et passe ensuite par un bois diablement pentu en décrivant un large virage. Habitude des bêtes, raison biologique ? Le choix de ce parcours restera pour moi un mystère….
 A grandes enjambées, je rejoins vite le camp pour assister à l’arrivée. De nombreux engins, quads, motos, pick-ups affluent au même moment au milieu des tentes. La nouvelle s’est répandue, les rennes arrivent et la lourde atmosphère des dernières vingt-quatre heures fait place à l’effervescence des préparatifs. L’un vérifie une dernière fois les clôtures, l’autre apporte les ustensiles dans l’enclos rond central. Cet enclos, c’est le cœur du camp, l’endroit où tout va se dérouler et des gamins attendent déjà derrière les hautes palissades comme on attend l’arrivée du taureau dans l’arène.
 Dix minutes passent.
 Le troupeau est à présent dans le bois et ses sons me parviennent enfin. Les rennes émettent une sorte de grognement qui permet entre autres aux femelles et aux veaux de se localiser dans la cohue. Rien à voir avec les bêlements des brebis… C’est le cri d’un animal à demi-sauvage à qui l’on rappelle à coups d’accélérateurs et d’aboiements – les chiens sont à l’arrière des quads !- les dures lois de la domesticité.
 La troupe pénètre dans le premier grand enclos et derrière elle se referment les barrières.
 
 Tel un manège pour enfants, les bêtes tournent en rond.
 Pas de flûte ni d’accordéon. Aucune mélodie.
 Juste un rythme, une cadence battue par la Bête aux mille sabots,
 Grognement : « Han ! Han ! »
 Claquements des tendons : « Clic ! Clic ! »
 Moteurs : « Vrom ! Vrom ! »
 Cœurs des bêtes et des hommes battant la chamade : « Popom ! Popom ! »
 
 Au-dessus des têtes des femelles se détachent les larges ramures de quelques mâles pris par hasard dans la marche. Leurs bois sont encore recouverts de velours, preuve que l’heure n’est pas aux combats mais bien au pâturage dans le but d’accumuler des forces pour le rut d’octobre. Les femelles ayant mis bas au printemps sont suivies de près par leur veau qui leur colle au flanc.
 Qui sont ces hommes ? Que nous veulent-ils ? Pourquoi ces barrières autour de nous ?
 
 Ces hommes et ces femmes sont samis, tous liés plus ou moins par alliance ou par le sang. Parmi la quarantaine de personnes présentes, je suis le seul « étranger ».
 -« No english here ! »
 Voilà ce que je me suis entendu répondre lorsque j’ai tenté dans les premiers instants d’engager la conversation. Leur prudence est grande vis-à-vis des nouveaux venus. Une prudence liée à des siècles d’oppression que toute ma bonne volonté ne peut effacer…Je me sens à l’étroit dans ce « costume « que l’on me veut porter. Parce que je pose des questions en anglais et que je prends des clichés, dois- je être nécessairement considéré comme un émissaire de la mondialisation ? Diable non !
 S’il m’est difficile de communiquer, j’ai néanmoins toujours mes yeux pour voir, m’interroger et comprendre.
 Sous la conduite d’hommes à pied, un premier groupe de bêtes s’engouffre dans l’enclos central. Instinctivement, je m’écarte des clôtures avant que les bêtes apeurées ne viennent s’y cogner brutalement. Au milieu de cette déferlante de fourrure, de bois et de peur, des hommes, des femmes et des enfants marchent lentement, les yeux rivés sur les veaux, centres de tous les intérêts.
 Il s’agit d’abord de faire passer les femelles dans un autre enclos pour ne plus avoir dans le premier que les jeunes animaux. Tandis que leurs collègues dirigent du mieux qu’ils peuvent la petite troupe vers eux, deux solides gaillards jouent aux gardiens de but devant une petite brèche aménagée dans les barricades. Un renne adulte se présente, ils s‘écartent pour le laisser passer. Le veau qui veut le suivre se voit par contre refoulé au milieu du rond central, son chemin barré par les bras des deux hommes soudain tendus comme les mailles d’un filet impénétrable. Peu à peu, l’enclos circulaire d’à peine dix mètres de diamètre se vide et ne contient plus que de jeunes bêtes haletantes, apeurées car séparées de leurs mères pour la première fois de leur existence. Un à un, les veaux sont attrapés, par la patte ou par le cou et affublés d’un collier à numéro. Pour les jeunes enfants présents, cet évènement est l’occasion de se familiariser avec cet animal que leur famille élève depuis plus de 300 ans. Le grand frère suit du regard les tentatives de son cadet, lui désigne la bête à saisir, l’encourage calmement.
 Quelle fierté dans les yeux de cette petite fille lorsqu’elle réussit après plusieurs tentatives, à attraper par la patte un veau et à le ramener à son père pour qu’il lui passe le collier autour du cou ! Oubliées les hordes de moustiques qui la dévorent ! Oubliées les jeux des camarades restés de l’autre côté de la haute barrière ! Et si cette barrière était celle de l’enfance ?
 
 Lorsque tous les veaux ont été attrapés et munis de colliers numérotés tous différents les uns des autres, on les laisse rejoindre leurs mères dans l’enclos voisin. Tout l’art est alors de repérer quel veau suit quelle femelle pour en déduire ainsi à qui il appartient. La marque de propriété des éleveurs de rennes n’est pas une bague plastique numérotée fichée dans l’oreille de l’animal comme c’est le cas dans la plupart des autres élevages domestiques en Europe. Leur marque consiste en une série d’incisions faites au couteau dans les deux oreilles des animaux. C’est la signature de l’éleveur. Elle lui a été cédée par son père ou un autre membre de sa famille. Chaque marque est différente mais au sein d’une même famille, elles se ressemblent car celle du fils dérive de celle du père et n’en diffère que par certaines coupures secondaires. A une distance de trente mètres ou plus, un éleveur est donc capable de dire si ce renne appartient ou non à un membre de sa famille et à quinze, il saura si ce renne est le sien ou non ! A cet instant de l’année, il n’y a que les femelles et les mâles adultes pour être déjà marqués. Les veaux de mai le seront tous à la fin de cette période de travail intense qui débute ce soir et qui durera entre une semaine et quinze jours…
 Le cycle se perpétue pendant plusieurs heures : bousculade des animaux dans l’enclos circulaire, passage des colliers autour du cou des veaux tétanisés puis relâcher… 250 veaux seront marqués cette nuit-là. Les éleveurs vont et viennent dans le parc pour vérifier aux jumelles quels sont les numéros des veaux suivant leurs femelles. A l’heure du bilan final, si deux éleveurs revendiquent le même veau, on vérifie à nouveau avec une tiers personne quelle femelle est suivie par le jeune animal…
 Lorsque tout cela est fini, le marquage à proprement parler peut commencer. Les femelles et les veaux sont ramenés dans l’enclos central, les premières séparées à nouveau de leur progéniture que l’on capture cette fois-ci pour pratiquer les incisions.
 
 La pluie s’est mise à tomber à cet instant. Il est peut-être deux heures du matin… La lumière est blafarde, signe que les jours raccourcissent…. Le sol de l’enclos est devenu glissant, boueux et les habits des travailleurs sont définitivement souillés. Chacun emporte de son côté le veau capturé et désigné comme étant le sien. La bête est couchée sur le flanc, l’homme s’accroupit au-dessus d’elle pour mieux l’immobiliser et sort du fourreau le beau couteau tranchant. Les coupures sont faites rapidement et se finissent avant même que le sang afflue au niveau des plaies. L’éleveur appose sa marque comme vous et moi signons un chèque mais le geste, pour être rapide, n’en est pas pour autant anodin. Il perpétue ainsi la tradition familiale, affirme son appartenance à cette minorité samie chez qui l’élevage du renne est un art de vivre, bien plus qu’une profession. Je le regarde faire, à travers les interstices de la balustrade. La pluie qui tombe fait luire son ciré, sa capuche recouvre totalement son visage et je ne vois que ses mains. Des mains trempées d’où jaillit l’acier…Je voulais VOIR. J’ai VU. Mais le mystère demeure...
  Le veau repart, en secouant ses oreilles ensanglantées, en croise un autre encore indemne. Lorsque tous sont finalement marqués, on les laisse rejoindre leurs mères dans le dernier grand enclos. Dans quelques heures, ils retrouveront les montagnes et leur liberté. Chaque famille regagnera alors son lavvo pour dormir une bonne partie de la journée, reprendre des forces en vue de la nuit prochaine…
 
 Une porte s’ouvre, une autre se ferme.
 Les bêtes s’engouffrent dans l’arène où pluie et sang se mêlent ;
 Silhouettes sans visage, nuit sans obscurité, sang, sang, sang ;
 Chaque coupure est une saignée qui revitalise jusqu’à la fin de l’été la tradition.
 

Marc Lecacheur
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