Petits portraits du bitume : Simone Angelucci,
Caramanico, Parc national de Maïella, Italie, 5 avril 2005


 L’être humain est généralement pourvu de deux oreilles pour entendre , voire écouter. Personne ne pourra sur ce point me contredire. Simone ne déroge pas à la règle, il va même au-delà en possédant deux téléphones portables ! Et pour cause ! l’unique vétérinaire du parc se doit d’être joignable à toute heure de la journée. Un chevreuil mort à autopsier, un bilan sanitaire à effectuer dans une ferme ? Simone démarre en trombe le pick-up du parc et part pour sa tournée. Sur la route, rares sont ceux qui ne le saluent pas : cette reconnaissance est le fruit d’un laborieux travail fondé sur l’écoute et la confiance.
 Dans ce territoire protégé qui abrite une quarantaine de loups sans compter les ours et les chiens errants, Simone réalise les constats d’attaques de prédateurs auprès des éleveurs. Il les connaît pratiquement tous. Quelles sont leurs pratiques, leurs problèmes ? Selon lui, la clé pour atténuer la prédation réside dans la connaissance précise de ces éléments.
 Il s’insurge contre les « grands chercheurs » qui misent tout sur le suivi des populations animales et écrivent à l’intention du monde agricole de vrais livres pour enfants. Il n’apprend pas aux éleveurs comment utiliser les parcs électriques, il les leur fournit simplement. Eux connaissent leur métier. Ni biologiste, ni paysan, le vétérinaire respecte la profession agricole, mesure son importance au cœur de ces montagnes même s’il reconnaît que les éleveurs ont la doléance facile et suivent trop souvent une logique « de guichet »…
 - Qu’on arrête de leur donner de l’argent uniquement parce qu’ils existent et aidons-les plutôt à valoriser leur profession !
 La vente directe des produits lui semble le meilleur moyen de leur faire gagner de l’argent tout en « regonflant » leur fierté. Montrer leur savoir-faire, recevoir les compliments de la clientèle… Si ce genre de démarches se généralisait, les problématiques des prédateurs passeraient au second plan.
  Nous regardons une série de photographies de bêtes attaquées par différents carnivores. Pas de quoi vous mettre en appétit, mais heureusement l’heure du déjeuner est passée ! Simone m’explique que chaque prédateur a sa technique et que dans à peu près 80% des cas, le vétérinaire peut retrouver l’auteur de l’attaque. Le loup est un chasseur efficace qui cherche à immobiliser et à tuer sa proie dans un laps de temps très bref. Le chien, à l’instinct de prédateur émoussé harcèle la bête et la mord à plusieurs endroits. On dit de l’ours qu’il dépèce ses victimes aussi proprement qu’un boucher mais Simone pense que ce n’est pas systématique et qu’il vaut mieux se fier à des indices sûrs comme les traces de griffes sans équivoque. Juger si les plaies ont été faites avant ou après la mort de la bête, si elles sont l’œuvre d’un animal ou bien de l’homme. Les techniques vétérinaires permettent parfois de déceler des attaques simulées, des cas de mort naturelle déguisés… En menant ces constats selon un rigoureux protocole et en les couplant avec les visites des fermes, Simone arrive à des résultats intéressants. Beaucoup d’attaques surviennent par exemple lors de mauvaises conditions climatiques : pluie, neige, brouillard, mais celles effectuées de nuit ou au crépuscule sont indépendantes de ces paramètres. Au crépuscule notamment, les attaques s’expliquent par une série d’éléments factuels récoltés au cours des visites : moment de la journée « entre chien et loup » si j’ose dire ; c’est aussi l’heure où les bêtes rentrent au parc pour la nuit. Les chiens de protection, les gros bergers blancs des Abruzzes trottinent en avant du troupeau, pressés de recevoir leur pitance à la cabane. Pour peu que le berger soit lui aussi affamé, les bêtes les moins prestes, femelles gravides, boiteuses, généralement en fin de troupeau, se retrouvent alors sans protection, entre les pattes du prédateur opportuniste…
  La moindre erreur peut s’avérer fatale : cet éleveur le sait qui a perdu en une nuit 46 bêtes parce que son berger ignorait qu’il avait oublié de rentrer le soir venu une part du troupeau. Avec l’autorisation de l’éléveur, Simone est venu autopsier ces bêtes en compagnie de biologistes et de vétérinaires. Notre éleveur n’a pu se retenir de fondre en larmes devant toutes ces carcasses éventrées ! Cela n’a pas empêché une biologiste romaine de prendre des clichés des plaies en s’extasiant et de demander dans une ultime ingratitude :
 « Malgré tout cela, le loup, vous l’aimez toujours ?
  Il y a des gens qui tueraient leur mère pour un animal. Je sais de quoi je parle, j’ai travaillé auparavant dans une clinique vétérinaire … » m’avoue Simone, désabusé.
 Une autre anecdote : certains soirs d’été, un photographe naturaliste venait se poster près du troupeau de cet éleveur infortuné dans l’espoir de voir l’ours sortir du bois. Lorsqu’il l’a découvert, l’éleveur lui a demandé de partir, et de chercher l’ours ailleurs dans la vallée. Le photographe, vexé s’est éloigné et lui a lancé :
 « Mais… Mais l’ours était là avant vous ! »
 Je laisse à chacun le loisir de méditer sur ces deux petites histoires. Pour ma part, il me paraît fondamental de ne jamais séparer l’élevage en tant qu’activité humaine des enjeux liés à la faune sauvage. Si c’est une erreur de penser que nous avons tous pouvoirs sur la Nature, c’en est une autre de vouloir la protéger en excluant l’homme.
 

Marc Lecacheur
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