Les p’tites pensées du bitume :
La route de Metsovo, Grèce, 14 avril 2005


 Craquelée, gorgée d’eau, effondrée ; au col vous la croyez vaincue mais ses lacets vous sourient encore en contrebas. Glissante, enneigée, il faut alors fuir en empruntant la trace éphémère des camions qui vous doublent et vous noient dans une gerbe d’eau. Déserte, elle pourfend les dunes qui se referment sur elle ; à la fois veine de l’humanité et cicatrice au flanc de la nature…
 C’est une portée griffonnée de notes hurlantes, de klaxons braillant tour à tour.
 « Bravo ! Pousse-toi ! Tu es fou ! »
  Dans le bourdon incessant des moteurs. C’est le plancher de l’engrenage au creux duquel mes roues tournent pour envoyer l’énergie dieu sait où ; à mon cerveau, vers le ciel ?
  Ses abords sont un jardin où poussent en harmonie immondices et orchidées ; son goudron infertile est nourri de charognes de chiens et d’oiseaux, de carcasses éventrées d’animaux et de machines. Coquette, elle se fait un parfum de leur puanteur.
  Vous y rêvez d’amour mais c’est une prostituée qui vous sourit au détour d’un virage entre les rangs d’une oliveraie perdue. En face, sur le chemin pierreux, le « souteneur » veille…
  Elle prend parfois des libertés avec la carte imprécise et vous emmène où bon lui semble pendant quelques kilomètres ; puis elle vous laisse là pour la nuit, sur une piste jaune, près d’un village ou d’un lac, avec l’arrogante certitude que vous reviendrez vers elle le lendemain pour lui caresser l’échine.
 

Marc Lecacheur
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