
Le ferry quitte enfin la rive sud du Danube, fleuve frontière entre la
Bulgarie et la Roumanie. A son bord, quelques poids-lourds et une bicyclette
elle aussi lourdement chargée.
Chacun profite de la courte traversée
pour manger son sandwich à la va-vite, accoudé a la balustrade et les miettes de
pain disparaissent dans les eaux troubles du fleuve où l’on imagine aisement
quelque gigantesque silure lové.
Nationalités diverses, chargements
variés, tous les passagers ont néanmoins une chose en commun: ils ne sont pas au
bout du voyage. Ce gros Turc sympathique relie en trois jours Istanbul a Berlin,
ce Polonais met les gaz vers Varsovie et pour ma part, je compte rejoindre mon
pays via Tallin, Helsinki et Kristiansand.
Je repense à la
soirée d’hier passée dans un bar investi par des tziganes. Mon premier vrai
contact avec cette minorite omniprésente en Bulgarie et en Roumanie. Ils sont
généralement peu appréciés. Voleurs, fainéants, parasites, les qualificatifs
négatifs abondent à leur sujet. Ne m’ont sauté au visage que leur pauvreté et
leur marginalité. Des enfants sales qui fouillent les poubelles en pleine ville,
à l’aube de l’entrée dans l’Europe…
Regards insistants et phrases
engageantes des jeunes femmes, sourires entendus des hommes…Une soirée passée a
répondre aux questions malicieuses des uns et des autres. J’étais finalement
invité à un mechoui, à dormir chez l’une, à manger chez l’autre et l’on m’a
raccompagné à mon hôtel avec gentillesse…
La Roumanie se
dévoile dès les premiers kilomètres parcourus en vue du Danube. Vaste plaine
cultivée où le beauceron que je suis se sentirait presque en terre natale, s’il
n’y avait ces charrettes attelées tout au long du chemin. J’en double une, en
croise une autre, elles sont plus nombreuses que les voitures et le bitume est
maculé de crottin. A leur bord, des personnes au teint buriné et au regard
inexpressif.
Les villages traversés sont constitués de maisons
agglomérées le long de la route défoncée, comme des escargots autour d’une tige
humide. De plain-pied, entourées de fines palissades en bois, les bâtisses
hétéroclites ne semblent être que l’arrière-scène de la pièce jouée sur les
trottoirs. Ces derniers sont en effet le lieu où vivent les gens durant la
journée.
Potager ou les jeunes poireaux s’étirent;
Basse-cour
où chaque mère-oie entravée défend son carré d’herbe et sa pépiante
progéniture;
Salon où de vieilles femmes encapuchonnées ruminent de
concert.
Ce sont les trottoirs des villages de Roumanie.
Je ne
passe pas inapercu avec ma bicyclette surchargée : les femmes arrêtent leur
conciliabule, les oies crachent et cancanent, les enfants me hèlent en courant.
Il n’y a que les poireaux pour ne pas réagir a mon passage. Ils poussent. Le
soleil, la pluie, voilà des choses importantes!
Je rencontre
Christophe et Nicoleta à Alexandria. Lui est un solide gaillard francais,
agriculteur de profession venu tenter sa chance ici, elle une charmante roumaine
professeur de francais. Ils filent le grand amour depuis un peu moins d’un
an.
Le portrait que me dresse Christophe du peuple roumain est incisif.
Depuis son arrivée en juillet 2004, sa vie ressemble a un scénario de western.
La question de la propriété foncière est floue dans ce secteur et le Français a
tout le mal du monde a louer des terrains pour les cultiver. Deux agriculteurs
locaux lui mettent sans cesse des batons dans les roues du tracteur, allant
jusqu’a récolter devant ses yeux les parcelles qu’il a semées! Scène ubuesque
où, sur une même parcelle louée par Christophe, deux moissonneuses jouent à
celle qui ira le plus vite. D’un côté, le roumain, de l’autre, le
francais…
Amis paysans, prenez garde aux edens lointains. Vous y
trouverez peut-être votre Eve mais il n’est pas garanti qu’on vous laisse semer
vos blés sous le pommier…
En parlant de cela, sur la route
des Carpates, je suis amené à passer une nuit dans la Maison de Dieu. Enfin… Une
de ses résidences secondaires…Le Monastère de Dealu perché sur une petite
colline derrière Targoviste. J’ai montré la lettre de recommandation que m’avait
écrite un ami un jour auparavant à la première nonne que j’ai
croisée.
-Da! La soeur au regard sévère m’engage à entrer
dans l’enceinte religieuse. Au centre de la cour siége une petite église grise.
On m’amène à la mère supérieure, une octogénaire voûtée parlant français.
J’explique ce qui m’amène ici, les lèvres à deux centimètres de son oreille car
elle est un peu sourde.
-Avez-vous mangé? me lance-t-elle finalement
.
Je me retrouve seul, au milieu d’un grand réfectoire silencieux. Dans
la cuisine toute proche, les soeurs s’affairent. L’une d’elles m’apporte très
vite le repas. Elle a à peu près mon âge et je ne sais trop comment me
comporter. J’évite de poser trop longtemps mon regard sur elle et me contente de
la remercier très sobrement. C’est plus fort que moi, je ne peux m’empêcher de
penser au film « Holy graal » des « Monty Pythons » où Lancelot Le Chaste se
retrouve au soir dans un couvent de nymphomanes!
La mère supérieure
vient discuter avec moi et me repose les mêmes questions que lors de mon
arrivée. Alzheimer n’épargne pas les gens d’église…
J’apprends que les
soeurs possèdent des brebis et des vaches pour leur auto-consommation. La
vieille nonne m’emmène dans la bergerie en me tenant par la main car elle marche
difficilement. Les bêtes sont sorties. Je n’aurais pas la chance d’interviewer
une bergère toute de noir vêtue.
Nous visitons ensuite l’église et
cette vieille dame qui tout a l’heure se rappelait à peine qui j’étais, la voilà
à présent a m’énumérer un à un les saints figurés sur les murs et les plafonds
de l’édifice.
-Les églises orthodoxes sont de vrais livres ouverts. me
murmure-t-elle. Cette femme usée à la mémoire volatile semble chez elle parmi
ces fresques colorées. Cette église est un peu sa maison. C’est elle,
d’ailleurs, qui a planté, il y a des décennies, le grand sapin dans la
cour…
Le lendemain matin, je décide d’assister à la messe, en
remerciement de leur hospitalité.
Je suis là, les bras ballants à
regarder entrer une à une les nonnes et à les voir embrasser les pieds de chacun
des saints représentés sur les murs. Elles se signent ensuite plusieurs fois
devant l’autel et rejoignent les deux qui sont arrivées les premières puis
chantent en canon. Le prêtre lui, apparaît parfois au fond du choeur,
l’encensoir cliquetant à la main et psalmodiant dans sa barbe. A l’entrée de
l’église, une nonne frappe frénétiquement sur une planche en bois avec un
maillet pour annoncer l’office. Je reste hermétique à ce cérémonial constitué
selon moi d’une série de « tocs collectifs » et me retire discrètement après
avoir salué les soeurs présentes. La mère supérieure que je vais trouver ne me
reconnait plus du tout et ça amuse bon nombre des nonnes présentes qui tentent
tant bien que mal de rire sans altérer le cantique. Je pars ainsi sous une pluie
battante avec, en tête, les sourires de mes hôtesses.