Razdol, montagnes Malechevska, sud-ouest de la Bulgarie, 24 et 25 avril 2005.


 D’une solide poignée de main, Boico nous accueille, moi et les deux membres du Wild Flora and Flora Fund (F.W.F.F.) qui m’accompagnent. A vingt-sept ans, ce solide gaillard est le maire du petit village de Razdol et il s’avoue ravi d’offrir l’hospitalite au premier francais à pénétrer dans l’unique bar du village. Un petit évènement qui éveille sans conteste la curiosité des quelques personnes attablées…
 
 Razdol est une bourgade de deux cent habitants située au cœur des montagnes Malechevska, près de la frontiere macedonienne. En comparaison avec le massif encore enneigé des Pirin qui leur fait face, les Malechevska ont des allures de collines, elles qui ne dépassent guère 1500 mètres d’altitude… Mais leurs flancs verdoyants attirent l’œil du voyageur et lui donnent envie d’en savoir plus sur l’intimité de ces petits bois et pâtures enchevêtrés, ces labours où des vieillards voûtés travaillent laborieusement la terre.
 Les gens d’ici portent en eux l’amère nostalgie de la grandeur passée de leur pays. Il n’y a pas si longtemps, la Macedoine faisait partie intégrante de la Bulgarie. De l’autre côté de la frontière, on parle la même langue, écoute les mêmes chansons et de nombreuses personnes de Razdol y vont exercer le métier de bûcheron. La frontière inscrite sur les cartes ne l’est définitivement pas dans leur coeur… Au cours des siècles, le territoire bulgare s’est réduit comme peau de chagrin et l’Histoire mouvementée des Balkans est sur toutes les lèvres. Elle explique les tensions avec la Grèce qui, selon les bulgares, a tiré habilement son épingle du jeu avec les seules armes de la diplomatie, tandis que la Bulgarie se perdait en conjectures et concessions…Les usines grecques fleurissent en Bulgarie et dans le même temps, de nombreux jeunes bulgares émigrent en Italie, aux Etats-Unis pour trouver du travail…
 
 -“ Autrefois la Bulgarie avait une frontière commune avec la France..” me répète Boico, avec un triste sourire.
 
 L’espoir et le doute sont dans tous les esprits a l’heure ou le pays signe officiellement son adhésion a l’Union Européenne.
 
 Ce peuple est surprenant. Une bière a la main, on vous parle avec la même ferveur de ce jeune haltérophile bulgare -champion d’une discipline faisant appel a la force pure- et des grands auteurs de la littérature: Vasov, Botev, Stoianov mais aussi Hugo et d’autres écrivains étrangers. Entre la fierté d’être slaves et la résignation d’habiter un pays relativement pauvre, le moral des bulgares oscille sans cesse, au rythme des chansons populaires qu’égrène la radio. Cette musique me parle tant… Je soupçonne que mes racines slaves y soient pour quelque chose…
 
 
 
 Au village, chaque famille possède un petit troupeau de brebis ou de chèvres qui ne dépasse jamais la trentaine d’animaux. La production sert exclusivement les besoins familiaux et elle est complétée par l’exploitation de jardins potagers et de vergers. Les gens n’achètent ainsi que les produits de base comme l’huile et le sel. Le fait que la plupart des éleveurs soient âgés n’augure rien de bon pour le futur et le paysage témoigne déja d’une certaine déprise : maintes pâtures sont gagnées par les arbrisseaux. A cela il faut rajouter les nombreuses plantations forestières qui diminuent d’autant les surfaces pastorales.
 
 La majorité des terres sont communales et les troupeaux sont gardés quotidiennement par leurs propriétaires du début de l’hiver a la fin du mois d’avril, dans les parties les plus basses. Dans une semaine, les 700 brebis et les quelques 140 chèvres du village seront regroupées respectivement en cinq et deux troupes gardées à tour de rôle par leurs propriétaires, au cours de l’été. Les éleveurs pourront ainsi se dégager du temps pour effectuer la fenaison. L’herbe est coupée à la faux, transportée à dos d’homme ou d’animal et mise ensuite a sécher en botte autour d’un mât en bois. Le regroupement des bêtes donne lieu à une grande fête où musique, danse et chants forment un joyeux mélange. La célébration scelle la solidarité entre les membres de la communauté et signe l’avènement de la période estivale.
 La plupart des instruments agricoles utilisés ne sont visibles en France que dans des musées poussiéreux ou au fond de vieilles granges abandonnées… Un vieillard me propose d’essayer de diriger la charrue pour me rendre compte de la difficulté du travail. Le sillon que je trace ressemble fort aux lacets du circuit de Monte Carlo!
 Le régime communiste destitué en 1989 a longtemps empêché les bulgares de posséder leurs propres troupeaux, l’état réquisitionnant la plupart des terres et des biens dans un objectif soi-disant communautaire. Cette période tragique explique en grande partie la situation actuelle: beaucoup de traditions perdues dans la tourmente et des éleveurs partant de zéro. S’il n’y avait que les problèmes économiques…
 
 Petar Naviatov me raconte comment le loup a tué huit de ses chèvres, il y a une dizaine de jours, en plein après-midi alors qu’il s’était absenté une vingtaine de minutes pour ramener son âne. Il ne possédait que treize bêtes. Son regard traduit une profonde tristesse et tout le drame que cet évènement représente. Nous nous regardons dans un profond silence et je le laisse partir sans insister, conscient que toute autre question serait déplacée, voire impudique…
 La population de loups dans les Malechevska est au moins égale à celle de la France et compte officiellement entre 50 et 70 individus. Ca en a fait rire plus d’un dans le bar… Le loup est une espèce chassable en Bulgarie et selon Emilian Stoynov du FWFF, l’activite cynégétique ne met pas en péril l’espèce dans le pays. L’usage du poison est nettement plus dommageable pour le canidé et d’autres espèces sauvages comme les rapaces. Cette pratique aujourd’hui interdite perdure néanmoins dans ce secteur, vraisemblablement dans le but de limiter le nombre de chiens errants ainsi que les prédateurs sauvages. Le FWFF mène une action de fond importante auprès des éleveurs locaux pour généraliser l’usage de chiens de protection et diminuer ainsi le nombre de pertes au sein du cheptel ovin et caprin. Si le nombre d’attaques baisse, on peut penser que les gens cesseront d’utiliser la strychnine et les populations animales sauvages ne s’en porteront que mieux…
  Cette association prévoit de réintroduire à moyen terme des Vautours fauves dans les Malechevska et s’attelle avant toute chose à diminuer -sinon supprimer- le principal facteur à l’origine de la disparition de l’imposant charognard, en l’occurrence le poison. A cette fin, ce jeune organisme créé en 1999 dirige un intéressant programme de compensation des attaques de loups. Tout éleveur peut se voir octroyer un ou plusieurs animaux vivants en compensation des dommages subis, pour peu qu’il s’engage en échange à ne pas utiliser de poison. A cette fin, le FWFF possède un troupeau de deux cents brebis de race “Caracachan” traditionnellement utilisée dans les Malechevska mais menacée de disparition, suite aux nombreux croisements avec d’autres races bulgares. Les Caracachans étaient une minorité ethnique nomade basée dans le nord de l’actuelle Grèce qui transhumait entre autres dans les Pirins. L’évolution des frontières et la dureté du régime politique communiste ont peu à peu rendu impossibles ces migrations saisonnières et de nos jours, il est difficile de dire si les Caracachans ont encore une réalité culturelle. Chien de protection, cheval et mouton, ils possédaient de bonnes races d’animaux domestiques que le FWFF s’évertue à valoriser localement, en partenariat avec des centres d’elevage.
 
 Georgi Tomov, le père de Boico, s’est vu fournir une chienne “Caracachan” en compensation d’une attaque. Elle n’a que six mois mais promet d’être efficace: à notre approche, elle aboit et s’interpose vite entre nous et les bêtes. Même Boico a du mal à l’approcher, ce qui semble indiquer qu’elle est peu “imprégnée” par l’Homme.
 Dans la plupart des cas, les attaques surviennent lorsque le berger s’absente et la présence en continu d’un chien tel que celui-ci pourrait pallier ce problème. A l’heure actuelle, Emilian et ses collègues détiennent cinq chiens de race pure destinés à fournir les chiots aux éleveurs demandeurs.
 Chaque nuit, les bêtes sont rentrées dans des bergeries en bois ou en pierre sommaires mais suffisamment solides pour éviter toute attaque nocturne. Personne, ici, n’a les moyens d’acheter des clôtures électriques…
  Emilian est conscient que la mise à disposition de ces chiens doit s’accompagner de préconisations à l’encontre des éleveurs pour qu’ils soient vraiment efficaces. Je suis admiratif du travail assuré par l’association, les contacts privilégiés qu’elle a tissés avec les gens localement et j’espère que le gouvernement bulgare finira par soutenir son action qui s’appuie encore beaucoup sur des fonds extérieurs.
 Marin, quarante-cinq ans environ, est l’éleveur le plus jeune que j’ai rencontré Il vit à Dobri Laci, à quelques kilomètres de Razdol et comme tout le monde, il possède un cheptel d’une vingtaine de brebis et de quelques chèvres régulièrement “amputées” par le loup. La période communiste et ses privations, une existence précaire, la dureté du passé et du présent font que même s’il pressent les dangers du futur au sein de l’Europe, il n’a d’autre choix que d’espérer, comme la majorité de ses compatriotes, une amélioration de ses conditions de vie.
 

Marc Lecacheur
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