
D’une solide poignée de main, Boico nous
accueille, moi et les deux membres du Wild Flora and Flora Fund (F.W.F.F.) qui
m’accompagnent. A vingt-sept ans, ce solide gaillard est le maire du petit
village de Razdol et il s’avoue ravi d’offrir l’hospitalite au premier francais
à pénétrer dans l’unique bar du village. Un petit évènement qui éveille sans
conteste la curiosité des quelques personnes
attablées…
Razdol est une bourgade de deux cent habitants
située au cœur des montagnes Malechevska, près de la frontiere macedonienne. En
comparaison avec le massif encore enneigé des Pirin qui leur fait face, les
Malechevska ont des allures de collines, elles qui ne dépassent guère 1500
mètres d’altitude… Mais leurs flancs verdoyants attirent l’œil du voyageur et
lui donnent envie d’en savoir plus sur l’intimité de ces petits bois et pâtures
enchevêtrés, ces labours où des vieillards voûtés travaillent laborieusement la
terre.
Les gens d’ici portent en eux l’amère nostalgie de la grandeur
passée de leur pays. Il n’y a pas si longtemps, la Macedoine faisait partie
intégrante de la Bulgarie. De l’autre côté de la frontière, on parle la même
langue, écoute les mêmes chansons et de nombreuses personnes de Razdol y vont
exercer le métier de bûcheron. La frontière inscrite sur les cartes ne l’est
définitivement pas dans leur coeur… Au cours des siècles, le territoire bulgare
s’est réduit comme peau de chagrin et l’Histoire mouvementée des Balkans est sur
toutes les lèvres. Elle explique les tensions avec la Grèce qui, selon les
bulgares, a tiré habilement son épingle du jeu avec les seules armes de la
diplomatie, tandis que la Bulgarie se perdait en conjectures et concessions…Les
usines grecques fleurissent en Bulgarie et dans le même temps, de nombreux
jeunes bulgares émigrent en Italie, aux Etats-Unis pour trouver du
travail…
-“ Autrefois la Bulgarie avait une frontière commune
avec la France..” me répète Boico, avec un triste
sourire.
L’espoir et le doute sont dans tous les esprits a
l’heure ou le pays signe officiellement son adhésion a l’Union
Européenne.
Ce peuple est surprenant. Une bière a la main, on
vous parle avec la même ferveur de ce jeune haltérophile bulgare -champion d’une
discipline faisant appel a la force pure- et des grands auteurs de la
littérature: Vasov, Botev, Stoianov mais aussi Hugo et d’autres écrivains
étrangers. Entre la fierté d’être slaves et la résignation d’habiter un pays
relativement pauvre, le moral des bulgares oscille sans cesse, au rythme des
chansons populaires qu’égrène la radio. Cette musique me parle tant… Je
soupçonne que mes racines slaves y soient pour quelque
chose…
Au village, chaque famille possède
un petit troupeau de brebis ou de chèvres qui ne dépasse jamais la trentaine
d’animaux. La production sert exclusivement les besoins familiaux et elle est
complétée par l’exploitation de jardins potagers et de vergers. Les gens
n’achètent ainsi que les produits de base comme l’huile et le sel. Le fait que
la plupart des éleveurs soient âgés n’augure rien de bon pour le futur et le
paysage témoigne déja d’une certaine déprise : maintes pâtures sont gagnées par
les arbrisseaux. A cela il faut rajouter les nombreuses plantations forestières
qui diminuent d’autant les surfaces pastorales.
La majorité
des terres sont communales et les troupeaux sont gardés quotidiennement par
leurs propriétaires du début de l’hiver a la fin du mois d’avril, dans les
parties les plus basses. Dans une semaine, les 700 brebis et les quelques 140
chèvres du village seront regroupées respectivement en cinq et deux troupes
gardées à tour de rôle par leurs propriétaires, au cours de l’été. Les éleveurs
pourront ainsi se dégager du temps pour effectuer la fenaison. L’herbe est
coupée à la faux, transportée à dos d’homme ou d’animal et mise ensuite a sécher
en botte autour d’un mât en bois. Le regroupement des bêtes donne lieu à une
grande fête où musique, danse et chants forment un joyeux mélange. La
célébration scelle la solidarité entre les membres de la communauté et signe
l’avènement de la période estivale.
La plupart des instruments
agricoles utilisés ne sont visibles en France que dans des musées poussiéreux ou
au fond de vieilles granges abandonnées… Un vieillard me propose d’essayer de
diriger la charrue pour me rendre compte de la difficulté du travail. Le sillon
que je trace ressemble fort aux lacets du circuit de Monte Carlo!
Le
régime communiste destitué en 1989 a longtemps empêché les bulgares de posséder
leurs propres troupeaux, l’état réquisitionnant la plupart des terres et des
biens dans un objectif soi-disant communautaire. Cette période tragique explique
en grande partie la situation actuelle: beaucoup de traditions perdues dans la
tourmente et des éleveurs partant de zéro. S’il n’y avait que les problèmes
économiques…
Petar Naviatov me raconte comment le loup a tué
huit de ses chèvres, il y a une dizaine de jours, en plein après-midi alors
qu’il s’était absenté une vingtaine de minutes pour ramener son âne. Il ne
possédait que treize bêtes. Son regard traduit une profonde tristesse et tout le
drame que cet évènement représente. Nous nous regardons dans un profond silence
et je le laisse partir sans insister, conscient que toute autre question serait
déplacée, voire impudique…
La population de loups dans les Malechevska
est au moins égale à celle de la France et compte officiellement entre 50 et 70
individus. Ca en a fait rire plus d’un dans le bar… Le loup est une espèce
chassable en Bulgarie et selon Emilian Stoynov du FWFF, l’activite cynégétique
ne met pas en péril l’espèce dans le pays. L’usage du poison est nettement plus
dommageable pour le canidé et d’autres espèces sauvages comme les rapaces. Cette
pratique aujourd’hui interdite perdure néanmoins dans ce secteur,
vraisemblablement dans le but de limiter le nombre de chiens errants ainsi que
les prédateurs sauvages. Le FWFF mène une action de fond importante auprès des
éleveurs locaux pour généraliser l’usage de chiens de protection et diminuer
ainsi le nombre de pertes au sein du cheptel ovin et caprin. Si le nombre
d’attaques baisse, on peut penser que les gens cesseront d’utiliser la
strychnine et les populations animales sauvages ne s’en porteront que
mieux…
Cette association prévoit de réintroduire à moyen terme des
Vautours fauves dans les Malechevska et s’attelle avant toute chose à diminuer
-sinon supprimer- le principal facteur à l’origine de la disparition de
l’imposant charognard, en l’occurrence le poison. A cette fin, ce jeune
organisme créé en 1999 dirige un intéressant programme de compensation des
attaques de loups. Tout éleveur peut se voir octroyer un ou plusieurs animaux
vivants en compensation des dommages subis, pour peu qu’il s’engage en échange à
ne pas utiliser de poison. A cette fin, le FWFF possède un troupeau de deux
cents brebis de race “Caracachan” traditionnellement utilisée dans les
Malechevska mais menacée de disparition, suite aux nombreux croisements avec
d’autres races bulgares. Les Caracachans étaient une minorité ethnique nomade
basée dans le nord de l’actuelle Grèce qui transhumait entre autres dans les
Pirins. L’évolution des frontières et la dureté du régime politique communiste
ont peu à peu rendu impossibles ces migrations saisonnières et de nos jours, il
est difficile de dire si les Caracachans ont encore une réalité culturelle.
Chien de protection, cheval et mouton, ils possédaient de bonnes races d’animaux
domestiques que le FWFF s’évertue à valoriser localement, en partenariat avec
des centres d’elevage.
Georgi Tomov, le père de Boico, s’est
vu fournir une chienne “Caracachan” en compensation d’une attaque. Elle n’a que
six mois mais promet d’être efficace: à notre approche, elle aboit et
s’interpose vite entre nous et les bêtes. Même Boico a du mal à l’approcher, ce
qui semble indiquer qu’elle est peu “imprégnée” par l’Homme.
Dans la
plupart des cas, les attaques surviennent lorsque le berger s’absente et la
présence en continu d’un chien tel que celui-ci pourrait pallier ce problème. A
l’heure actuelle, Emilian et ses collègues détiennent cinq chiens de race pure
destinés à fournir les chiots aux éleveurs demandeurs.
Chaque nuit, les
bêtes sont rentrées dans des bergeries en bois ou en pierre sommaires mais
suffisamment solides pour éviter toute attaque nocturne. Personne, ici, n’a les
moyens d’acheter des clôtures électriques…
Emilian est conscient que
la mise à disposition de ces chiens doit s’accompagner de préconisations à
l’encontre des éleveurs pour qu’ils soient vraiment efficaces. Je suis admiratif
du travail assuré par l’association, les contacts privilégiés qu’elle a tissés
avec les gens localement et j’espère que le gouvernement bulgare finira par
soutenir son action qui s’appuie encore beaucoup sur des fonds
extérieurs.
Marin, quarante-cinq ans environ, est l’éleveur le plus
jeune que j’ai rencontré Il vit à Dobri Laci, à quelques kilomètres de Razdol et
comme tout le monde, il possède un cheptel d’une vingtaine de brebis et de
quelques chèvres régulièrement “amputées” par le loup. La période communiste et
ses privations, une existence précaire, la dureté du passé et du présent font
que même s’il pressent les dangers du futur au sein de l’Europe, il n’a d’autre
choix que d’espérer, comme la majorité de ses compatriotes, une amélioration de
ses conditions de vie.