
Comme beaucoup d'autres, je n'avais jamais vu,
jusqu'alors, la plaine de la Crau autrement que depuis la route qui relie Arles
à Salon de Provence. Cette fois, j'ai pris le parti de m'éloigner du tumulte de
la voie rapide en empruntant les pistes caillouteuses qui relient les bergeries
entre elles. Elles sont étranges, ces bergeries.
Toutes
orientées est-ouest pour offrir le moins de résistance au vent ;
toutes
plus ou moins ressemblantes avec leurs couvertures en tuiles, leurs murs bas
;
toutes sorties de terre au 19ème siècle et aussitôt affublées de noms
de navires, de places d'armes, de chevaux : L'Opéra, Le Coucou, Peau de Meau,
Negreiron, La Grosse du nord,, la Grosse du sud ;
toutes s'observant
de loin, dans l'attente de voir la première s'écrouler par trop de vent, trop de
soleil, trop de portes ouvertes puis refermées.
De l'une
d'elles s'échappe un troupeau, sous l'œil attentif de Lionel, le berger. Les
chèvres du Rove sont les premières à sortir, exhibant leur robe brune et leurs
magnifiques cornes torsadées. Les voilà qui hésitent car à gauche, la voie est
bloquée et à droite, nous sommes là qui les regardons sans ciller. Leurs cloches
retentissent à peine que le vent emporte déjà les notes au loin, là où les
vergers et la route font office de frontière.
Les brebis sortent
ensuite. A l'endroit où la porte fait un goulet, les bêtes semblent montées sur
la crête d'une vague qui viendrait s'échouer sur les galets de la plaine. Plus
de 1500 bêtes trottent ainsi devant nos yeux, bêlant, éternuant, faisant tinter
leurs sonnailles et répandant une douce odeur de fumier. A ma droite, le
troupeau s'étire rapidement : au-dessus des dos laineux des Mérinos d'Arles se
découpent les cornes des boucs et je repense aux propos du propriétaire de ces
bêtes que l'on m'a rapportés :
- " J'ai des chèvres dans mon troupeau
comme une ménagère a des géraniums sur son balcon !"
Une fois
que tout le troupeau est dehors, on me fait entrer dans la bergerie. Nous
marchons doucement sur le sol mou constitué de paille et de crottes. A
l'intérieur, l'odeur est plus forte, presque piquante mais toujours pas
désagréable. Patrick-la personne–ressource au sein de la réserve naturelle pour
tout ce qui concerne le pastoralisme- compare ce bâtiment à une cathédrale.
L'image est juste et nous chuchotons presque tous les trois, tant l'atmosphère
de ces lieux est solennelle. Il y a de grosses poutres au-dessus de nos têtes où
pendent des guirlandes tressées par les araignées. Il y a aussi ces rais de
lumière qui passent à travers les minuscules ouvertures creusées dans les murs
et qui crèvent la pénombre.
Sur les murs, on devine des graffitis
anciens. L'écriture est remarquablement soignée. Le pignon de l'une des
nombreuses bergeries de la plaine présente des gravures vraiment magnifiques.
Certaines sont anonymes, comme cette fleur stylisée qui pourrait orner les murs
d'un monument celtique et d'autres sont signées, à l'image de ce profil de
bélier, près duquel le berger a apposé son nom. Il est frappant de lire tant de
noms italiens parmi tous ceux qui sont gravés dans la pierre. J'imagine ces gens
venus de petites vallées proches de la frontière pour garder les bêtes ici en
hiver, retournant dans leurs contrées avec les troupeaux en été. Certains ont
fini par rester ici et devenir leurs propres patrons.
La vie
devait être dure à cette époque. Elle l'est encore de nos
jours.
Rares sont ceux qui acceptent de travailler comme la
plupart des bergers ici, sept jours sur sept et douze heures par jour. Qui se
contente aujourd'hui d'une caravane ou d'une pièce vétuste pour vivre et tout
cela pour un salaire d'un peu plus de mille euros qui n'a aucune chance d'être
augmenté un jour? D'après le peu que j'ai pu entendre, il n'est pas rare que des
bergers finissent par craquer à cause de l'isolement et des conditions de vie
précaires. Ils deviennent alcooliques ou disparaissent tout bonnement un jour,
laissant tous leurs effets derrière eux...
Ceux qui restent sont, soit
les plus tenaces, soit ceux qui ne peuvent prétendre à un autre métier, parce
qu'analphabètes ou un peu marginaux...
Pour un jeune qui sort de
l'école de bergers du Merle toute proche, le choc doit être brutal lors de son
premier stage en Crau. On lui parle de jours de repos, de rotations entre
plusieurs bergers mais le peu d'éleveurs que j'ai rencontrés prétendent qu’il
est impossible de travailler de cette façon car chaque salarié a du travail pour
deux alors comment envisager des remplacements ?
A toutes ces
difficultés, il faut ajouter la garde du troupeau par tous les temps qui n’est
pas une sinécure : le vent souffle fréquemment sur la Crau et ne rencontre
d'autres obstacles que les quelques cyprès, les bâtiments et les hommes.
Nous avons accompagné Lionel durant une bonne partie de la
journée. C'est un savoyard d'une trentaine d'années qui travaille depuis
quelques mois seulement en Crau. Il dirigeait, il y a encore peu de temps, une
exploitation fromagère en association avec un autre éleveur de chèvres en
Savoie. Il a quitté cet emploi en raison de divergence de points de vue : l'un
voyait dans cette association un moyen de se dégager du temps libre, l'autre une
occasion d'augmenter le cheptel...
Lionel n'avait jamais
vraiment gardé de brebis et il prend plaisir à dresser petit à petit les chiens
qui l'accompagnent. A distance, il leur ordonne parfois de se coucher pour que
les brebis ne les voient plus et il lui est arrivé d'oublier de rappeler sa
jeune chienne particulièrement obéissante qui, si elle ne reçoit pas d'ordre,
reste couchée à la même place jusqu'au déluge !
Les
poids-lourds passent et repassent sur la route nationale toute proche. Il y a
bien, à certains endroits, des clôtures légères pour empêcher les brebis de
s'approcher du bitume mais le berger doit rester vigilant la plupart du temps
car il n’y a souvent rien d'autre qu'un petit fossé pour séparer les coussouls
de la route. Certains routiers klaxonnent pour éloigner les bêtes... J'éprouve
un drôle de sensation à voir dans le viseur de l'appareil photographique à la
fois un semi-remorque et ces brebis Mérinos d'Arles pâturant
librement.
Les heures s'égrènent au rythme de l'avancée des bêtes. Au
passage d'une petite haie de cyprès et d’amandiers en fleurs, les chèvres jouent
les acrobates, dressées sur leurs pattes arrières, pour accéder aux tiges
tendres des arbres. Une brebis double ses congénères en faisant des
accélérations endiablées. Lionel nous explique qu'elle s'est sûrement enfoncée
une épine dans la patte et sa danse déjantée est censée l’aider à s’en
débarrasser !
A l’heure du déjeuner, le troupeau pénètre dans une
parcelle envahie par les cannes de provence. Rapidement, nous ne les voyons plus
et le vent ne nous permet pas de les localiser au son. Nous nous accroupissons à
l’abri du vent pour partager nos victuailles et tout le jeu est de savoir par où
les bêtes vont ressortir. Ce coup-ci, c’est manqué ! Elles ont eu la mauvaise
idée d’aller dans des parcelles d’herbe réservées pour plus tard à un autre
berger. Par deux fois, Lionel envoie ses chiens pour détourner les bêtes et
l’obstination des border-collies a finalement raison de celle de plus de mille
cinq cent bêtes poussées par la faim.
En chemin, Lionel nous
raconte un peu son parcours, nous parle de ce voyage qu’il a fait en
Nouvelle-Zélande où il a eu l’occasion de travailler dans diverses
exploitations, en particulier chez un producteur de moules !
Avant de
le quitter, nous croisons un groupe de chasseurs qui nous saluent à peine. C’est
sans doute parce qu’ils considèrent le berger comme un de leurs concurrents
potentiels, au même titre que le renard ou le randonneur ! Ils ne parlent que de
lapins et de garennes artificiels. J’ai l’impression que beaucoup d’entre eux
considèrent la nature comme une gigantesque basse-cour où les ronciers sont des
clapiers, les bois des poulaillers. Lionel se rappelle les bons contacts qu’il
avait en Savoie avec des chasseurs locaux. Il avait réussi à travailler -avec
eux et le Parc de la Vanoise à la conservation du Tétras-lyre- ce splendide
oiseau des montagnes alpines… Quelque chose me dit qu’il ne sera pas mécontent
de retrouver ses alpages savoyards cet été…
En quittant la
Crau, j’ai le sentiment d’avoir rencontré finalement peu de gens heureux. C’est
un peu comme si la magie qui régnait dans ces cabanons et ces bergeries, dans
les gravures du berger et au fond de l’œil malin de son chien, était soufflée au
loin par le vent et ôté du même coup des mains et des cœurs des habitants de
cette contrée. La Crau ne serait-elle qu’un port où des marins pensent avec
lassitude au jour où ils retrouveront le Large ?