
Monsieur
Magga fut le premier éleveur sami de rennes avec qui j’eus le loisir de
discuter, dans le salon de sa petite ferme rouge d’Ivalo. Il avait hésité
longtemps avant de nous recevoir, avec Eva ma traductrice finlandaise. C’est son
aspect physique qui m’avait tout d’abord frappé: trapu, de petite taille, son
visage large aux pommettes saillantes et ses bras musculeux inspiraient d’emblée
le respect. Ses yeux d’un noir délavé dévoilaient quant à eux l’intensité de son
histoire personnelle. Soixante-six années passées sur le sol finlandais, à
arpenter les forêts et les tourbières à la recherche de ses bêtes. Témoin des
mutations radicales apportées par le progrès, il jetait sur la situation
actuelle de l’élevage du renne, un regard aussi lucide que
résigné.
-« Les pratiques ont tant évolué au cours des soixante
dernières années qu’elles n’ont quasiment plus rien en commun… » avait-il dit de
sa voix calme et assurée.
La mise en place de clôtures à la frontière
finno-norvégienne dans les années 1950 sonnant le glas des transhumances
transfrontalières ; l’arrivée des motos-neiges en 1964 et ensuite celle des
quads qui rendait plus faciles les déplacements effectués avant cela à pied, à
ski ou en traîneau… L’application des directives européennes notamment en
matière d’hygiène ou encore de protection des prédateurs sauvages ; la chute des
prix de la viande au cours des trois dernières années… La liste des mutations
était longue, la « note chargée » mais les éleveurs étaient toujours là, oeuvrés
au cœur de territoires occupés depuis des siècles.
Cette activité
n’est pas devenue qu’une attraction touristique comme je l’avais craint en
feuilletant, il y a près d’un an, les documents envoyés par l’ambassade de
Finlande en France :
« Lappland, pays des rennes » ;
« visites en traîneau du Grand Nord» ;
« mangez sous un tipi la
cuisine typique des lapons »…
Le sami en costume traditionnel
y siégeait près de Santa Klaus et d’autres mythes
galvaudés…
Les samis savent tirer profit du tourisme en
proposant, l’été ou l’hiver, diverses excursions, du classique tour en traîneau
en passant par celui en bateau ou en moto-neige. Dans le nord de la Norvège, la
route E6 est jalonnée d’échoppes à souvenirs tenues par les familles sur les
lieux mêmes où se trouvent leurs bêtes en hiver ou en été. C’est bien souvent la
seule image de cette culture qu’a le touriste lambda en route vers le Cap nord,
ce grand parking septentrional ! Pour autant, cette « mise en scène » des
traditions ne les a pas rendues obsolètes. Tous les gens rencontrés se disent
samis et non norvégiens ou finlandais et si beaucoup n’ont plus comme unique
occupation l’élevage, ils ne manqueraient pour rien au monde le marquage des
veaux en juillet ou l’abattage en septembre, quitte à poser des
congés.
Siva, une jeune fille rencontrée près de Tromso
avait, comme elle disait, « le cœur fendu » de ne pas participer au marquage
parce que d’astreinte dans un office de tourisme. Quelques années auparavant,
elle avait dû quitter sa famille pour aller étudier à Kautokeino et avouait que
ce qui lui manquait le plus à cette époque, c’était ses proches, son territoire
et ses rennes. Voir de temps en temps les bêtes de son frère aux abords de
Kautokeino ne lui suffisait pas, elle souffrait de ne pas voir ses propres
animaux. Sa famille lutte depuis 50 ans contre l’armée norvégienne qui
souhaiterait utiliser leur quartier d’hiver comme camp d’entraînement. Menacer
des traditions séculaires pour de simples velléités guerrières, quelle
hérésie… !
-«L’élevage de rennes ne devrait pas être sous la
tutelle du Ministère de l’Agriculture mais sous celui de la Culture ! C’est un
style de vie et non une simple profession ! » disait Anni-Saara, fille d’éleveur
aux alentours d’Inari. Je trouvais cela un peu excessif mais comprenais ce que
cachait cette affirmation.
Le peuple sami est le peuple indigène de la
péninsule scandinave décrit déjà du temps des romains. D’abord chasseurs et
pêcheurs, les Samis ont peu à peu domestiqué le renne, animal originellement
sauvage que les chasseurs suivaient au cours des migrations saisonnières comme
d’autres le faisaient avec le caribou, il y a peu, en Alaska.
Présents
dans le nord de la péninsule scandinave et sur celle de Kola en Russie, les
Samis vivent à cheval sur quatre pays dont les frontières ont évolué au gré des
multiples rapports de force. Jusqu’à la fin de la seconde guerre mondiale, ils
ont franchi sans souci ces limites territoriales au cours des migrations
saisonnières de leurs troupeaux. Avec la fermeture des frontières,
l’amélioration des infrastructures et des moyens de transport, les mœurs
nomadiques ont été rapidement abandonnées et le « lavvo », cette tente conique
utilisée autrefois au quotidien n’est plus dressée à présent que quelques jours
de l’année. Les éleveurs en gardent souvent un près de la ferme, comme pour
conserver un lien avec ce passé si proche.
J’avais souhaité
rencontrer les éleveurs de rennes parce que je présumais qu’ils auraient les
mêmes problèmes que les bergers du reste de l’Europe et qu’il serait dés lors
intéressant de tracer entre eux des parallèles. Mais plus j’avançais vers le
nord et plus me frappait leur singularité et l’ancrage profond de leur culture.
Les rencontres et les échanges ne furent jamais simples. J’eus constamment
l’impression de « marcher sur des œufs » et d’osciller sans cesse entre
compréhension et ignorance. Leur prudence des premiers instants s’effaçait bien
au cours de la discussion mais au moment des aux-revoirs, elle réapparaissait
toujours sur les visages et dans les paroles. Ils m’avaient livré quelques
bribes de leur histoire, soit, mais je ne devais pas pour autant repartir en
considérant que je connaissais à présent leur culture. Leur fierté a pu
m’agacer, ainsi que cette façon de trouver des excuses pour terminer les
conversations ou tout bonnement les éviter. Autant que possible, j’ai néanmoins
tâché de mettre de côté ces états d’âme, au regard de leur Histoire. Pour le peu
que j’en ai lu, elle est faite d’oppression, de tentatives d’assimilations et de
mille autres éléments qui auraient suffi à eux seuls à transformer les fiers
Samis en de simples « épouvantails folkloriques » s’ils ne leur avaient opposé
cette remarquable force de caractère.
Au cours des dernières décennies,
la situation s’est nettement améliorée. Un Sami peut désormais étudier dans sa
langue de l’école primaire à l’université pour peu qu’il aille dans des
établissements offrant cette opportunité. Par ailleurs, les états prennent un
peu plus en considération cette minorité culturelle lorsque des décisions sont à
prendre sur des sujets la concernant. On n’en est plus à traiter le peuple sami
comme un « peuple-enfant » incapable de s’auto-gérer. Néanmoins, de l’avis de
tous, des dilemmes profonds persistent, notamment au sujet des terres utilisées
par les Samis et qui appartiennent en grande partie aux gouvernements. De
nombreux conflits d’usage se créent ou se perpétuent sans que des solutions
soient trouvées qui confortent les activités samies en place depuis des
siècles.
-« Nous nous battons toujours mais perdons à chaque fois… »
m’a lancé Yita sans trop d’espoir dans le futur.
J’ai rangé
le dictaphone et suis parti dans le camion de Uula sur les pistes menant à
Lysma, ce hameau sami minuscule, perdu au cœur du parc finlandais de Lemmenjoki.
Dans la petite maison en bois où nous nous sommes rendus, nous avons regardé
avec d’autres éleveurs un vieux film présentant la vie d’un des oncles
norvégiens de mon hôte. Des images en noir et blanc d’hommes et de femmes vivant
en lavvo dans de hautes montagnes pelées et gardant quotidiennement le troupeau.
La pièce s’encombrait peu à peu des canettes vides de bière « Lapin Kulta » et
je regardais, un peu absent, ces hommes rire et parler bruyamment dans leur
langue. Difficile dans ce contexte de poser des questions mais je m’imbibais,
dans tous les sens du terme, de l’atmosphère… En cours de soirée, le jeune Yari
m’a emmené en quad chez lui parce qu’il voulait à tout prix que je le
photographie en habit traditionnel. Lorsqu’il est arrivé devant moi dans son
costume coloré et que j’ai vu quelle fierté il avait dans les yeux, je n’ai pu
m’empêcher de penser qu’il était chanceux d’avoir en lui cette richesse et me
sentais du coup comme un orphelin, moi le Français sans attaches… Son frère et
sa sœur avaient quitté le Lappland, région la plus septentrionale du pays pour
travailler dans le sud, très loin là-bas, vers Helsinki. Lui voulait rester ici,
près d’Inari, devenir mécanicien et continuer dans le même temps d’élever des
rennes.
Les prix dérisoires d’achat de la viande que les quelques
compagnies alimentaires proposent aux éleveurs ne suscitent pas énormément de
nouvelles vocations… A la manière des éleveurs rencontrés en Italie, en France
et ailleurs, les Samis essaient de contrer cette situation en développant de
plus en plus la vente directe pour augmenter leurs bénéfices. A l’étal, la
viande de renne n’est pas donnée mais les éleveurs ne roulent pas sur l’or…Entre
le client et eux, il y en a qui font exploser leur tire-lire ! L’Europe ne
pourrait-elle pas aider financièrement ces initiatives locales plutôt que
d’imposer des restrictions parfois saugrenues ou à la limite de la paranoïa
alimentaire ?
L’oncle d’Uula vu dans le film, je l’ai croisé, un mois
plus tard quelque part au-dessus du cercle arctique en Norvège, devant son
échoppe à souvenirs tenue en bord de route. Il avait bien vieilli mais j’ai
reconnu son visage buriné si particulier et réussi à lui faire comprendre que je
venais de la part de son neveu. Entre sourire et moue suspicieuse, le vieil
homme m’a signifié qu’il n’y avait personne ici pour parler anglais. J’ai
mobilisé la première venue, en l’occurrence une touriste allemande parlant
norvégien et nous avons ainsi pu discuter un peu. Situation alambiquée comme
j’en ai tant connu depuis le début de cette aventure : une Allemande qui traduit
en anglais à un Français ce que dit un Sami en norvégien ! De place en place,
j’ai ainsi réussi à glaner des informations, à faire des recoupements. Chaque
nouvel interlocuteur a su me surprendre avec ses anecdotes savoureuses….
Savez-vous que dans certains endroits, on castre encore les rennes avec les
dents ?!
Le calendrier de l’éleveur est marqué par deux
grands évènements, le marquage des veaux à la fin du printemps et l’abattage des
bêtes aux portes de l’automne. J’ai eu la chance d’assister au premier, au cœur
des montagnes magnifiques du Finnmark et me suis promis de revenir pour
participer au second et d’hiverner ensuite « là-haut ». Le renne est un animal
du froid et qui ne l’a pas vu creuser la neige pour trouver sa nourriture ou
manger les lichens à même les troncs ne peut totalement comprendre ce que son
élevage implique en terme de contraintes naturelles et de symbiose avec les
éléments.
Sur le pas de la porte scandinave, pas d’adieux donc, tout
juste un bref « au-revoir » car cet endroit du monde a, comme la viande de
renne, un goût de « reviens-y ».