« Peuple sami », Norvège-Finlande, juillet-août 2005


 Monsieur Magga fut le premier éleveur sami de rennes avec qui j’eus le loisir de discuter, dans le salon de sa petite ferme rouge d’Ivalo. Il avait hésité longtemps avant de nous recevoir, avec Eva ma traductrice finlandaise. C’est son aspect physique qui m’avait tout d’abord  frappé: trapu, de petite taille, son visage large aux pommettes saillantes et ses bras musculeux inspiraient d’emblée le respect. Ses yeux d’un noir délavé dévoilaient quant à eux l’intensité de son histoire personnelle. Soixante-six années passées sur le sol finlandais, à arpenter les forêts et les tourbières à la recherche de ses bêtes. Témoin des mutations radicales apportées par le progrès, il jetait sur la situation actuelle de l’élevage du renne, un regard aussi lucide que résigné.
 -« Les pratiques ont tant évolué au cours des soixante dernières années qu’elles n’ont quasiment plus rien en commun… » avait-il dit de sa voix calme et assurée.
 La mise en place de clôtures à la frontière finno-norvégienne dans les années 1950 sonnant le glas des transhumances transfrontalières ; l’arrivée des motos-neiges en 1964 et ensuite celle des quads qui rendait plus faciles les déplacements effectués avant cela à pied, à ski ou en traîneau… L’application des directives européennes notamment en matière d’hygiène ou encore de protection des prédateurs sauvages ; la chute des prix de la viande au cours des trois dernières années… La liste des mutations était longue, la « note chargée » mais les éleveurs étaient toujours là, oeuvrés au cœur de territoires occupés depuis des siècles.
 Cette activité n’est pas devenue qu’une attraction touristique comme je l’avais craint en feuilletant, il y a près d’un an, les documents envoyés par l’ambassade de Finlande en France :
 
 « Lappland, pays des rennes » ; « visites en traîneau du Grand Nord» ;
 « mangez sous un tipi la cuisine typique des lapons »…
 
 Le sami en costume traditionnel y siégeait près de Santa Klaus et d’autres mythes galvaudés…
 
 Les samis savent tirer profit du tourisme en proposant, l’été ou l’hiver, diverses excursions, du classique tour en traîneau en passant par celui en bateau ou en moto-neige. Dans le nord de la Norvège, la route E6 est jalonnée d’échoppes à souvenirs tenues par les familles sur les lieux mêmes où se trouvent leurs bêtes en hiver ou en été. C’est bien souvent la seule image de cette culture qu’a le touriste lambda en route vers le Cap nord, ce grand parking septentrional ! Pour autant, cette « mise en scène » des traditions ne les a pas rendues obsolètes. Tous les gens rencontrés se disent samis et non norvégiens ou finlandais et si beaucoup n’ont plus comme unique occupation l’élevage, ils ne manqueraient pour rien au monde le marquage des veaux en juillet ou l’abattage en septembre, quitte à poser des congés.
 
 Siva, une jeune fille rencontrée près de Tromso avait, comme elle disait, « le cœur fendu » de ne pas participer au marquage parce que d’astreinte dans un office de tourisme. Quelques années auparavant, elle avait dû quitter sa famille pour aller étudier à Kautokeino et avouait que ce qui lui manquait le plus à cette époque, c’était ses proches, son territoire et ses rennes. Voir de temps en temps les bêtes de son frère aux abords de Kautokeino ne lui suffisait pas, elle souffrait de ne pas voir ses propres animaux. Sa famille lutte depuis 50 ans contre l’armée norvégienne qui souhaiterait utiliser leur quartier d’hiver comme camp d’entraînement. Menacer des traditions séculaires pour de simples velléités guerrières, quelle hérésie… !
 
 -«L’élevage de rennes ne devrait pas être sous la tutelle du Ministère de l’Agriculture mais sous celui de la Culture ! C’est un style de vie et non une simple profession ! » disait Anni-Saara, fille d’éleveur aux alentours d’Inari. Je trouvais cela un peu excessif mais comprenais ce que cachait cette affirmation.
 Le peuple sami est le peuple indigène de la péninsule scandinave décrit déjà du temps des romains. D’abord chasseurs et pêcheurs, les Samis ont peu à peu domestiqué le renne, animal originellement sauvage que les chasseurs suivaient au cours des migrations saisonnières comme d’autres le faisaient avec le caribou, il y a peu, en Alaska.
 Présents dans le nord de la péninsule scandinave et sur celle de Kola en Russie, les Samis vivent à cheval sur quatre pays dont les frontières ont évolué au gré des multiples rapports de force. Jusqu’à la fin de la seconde guerre mondiale, ils ont franchi sans souci ces limites territoriales au cours des migrations saisonnières de leurs troupeaux. Avec la fermeture des frontières, l’amélioration des infrastructures et des moyens de transport, les mœurs nomadiques ont été rapidement abandonnées et le « lavvo », cette tente conique utilisée autrefois au quotidien n’est plus dressée à présent que quelques jours de l’année. Les éleveurs en gardent souvent un près de la ferme, comme pour conserver un lien avec ce passé si proche.
 
 J’avais souhaité rencontrer les éleveurs de rennes parce que je présumais qu’ils auraient les mêmes problèmes que les bergers du reste de l’Europe et qu’il serait dés lors intéressant de tracer entre eux des parallèles. Mais plus j’avançais vers le nord et plus me frappait leur singularité et l’ancrage profond de leur culture. Les rencontres et les échanges ne furent jamais simples. J’eus constamment l’impression de « marcher sur des œufs » et d’osciller sans cesse entre compréhension et ignorance. Leur prudence des premiers instants s’effaçait bien au cours de la discussion mais au moment des aux-revoirs, elle réapparaissait toujours sur les visages et dans les paroles. Ils m’avaient livré quelques bribes de leur histoire, soit, mais je ne devais pas pour autant repartir en considérant que je connaissais à présent leur culture. Leur fierté a pu m’agacer, ainsi que cette façon de trouver des excuses pour terminer les conversations ou tout bonnement les éviter. Autant que possible, j’ai néanmoins tâché de mettre de côté ces états d’âme, au regard de leur Histoire. Pour le peu que j’en ai lu, elle est faite d’oppression, de tentatives d’assimilations et de mille autres éléments qui auraient suffi à eux seuls à transformer les fiers Samis en de simples « épouvantails folkloriques » s’ils ne leur avaient opposé cette remarquable force de caractère.
 Au cours des dernières décennies, la situation s’est nettement améliorée. Un Sami peut désormais étudier dans sa langue de l’école primaire à l’université pour peu qu’il aille dans des établissements offrant cette opportunité. Par ailleurs, les états prennent un peu plus en considération cette minorité culturelle lorsque des décisions sont à prendre sur des sujets la concernant. On n’en est plus à traiter le peuple sami comme un « peuple-enfant » incapable de s’auto-gérer. Néanmoins, de l’avis de tous, des dilemmes profonds persistent, notamment au sujet des terres utilisées par les Samis et qui appartiennent en grande partie aux gouvernements. De nombreux conflits d’usage se créent ou se perpétuent sans que des solutions soient trouvées qui confortent les activités samies en place depuis des siècles.
 -« Nous nous battons toujours mais perdons à chaque fois… » m’a lancé Yita sans trop d’espoir dans le futur.
 
 J’ai rangé le dictaphone et suis parti dans le camion de Uula sur les pistes menant à Lysma, ce hameau sami minuscule, perdu au cœur du parc finlandais de Lemmenjoki. Dans la petite maison en bois où nous nous sommes rendus, nous avons regardé avec d’autres éleveurs un vieux film présentant la vie d’un des oncles norvégiens de mon hôte. Des images en noir et blanc d’hommes et de femmes vivant en lavvo dans de hautes montagnes pelées et gardant quotidiennement le troupeau. La pièce s’encombrait peu à peu des canettes vides de bière « Lapin Kulta » et je regardais, un peu absent, ces hommes rire et parler bruyamment dans leur langue. Difficile dans ce contexte de poser des questions mais je m’imbibais, dans tous les sens du terme, de l’atmosphère… En cours de soirée, le jeune Yari m’a emmené en quad chez lui parce qu’il voulait à tout prix que je le photographie en habit traditionnel. Lorsqu’il est arrivé devant moi dans son costume coloré et que j’ai vu quelle fierté il avait dans les yeux, je n’ai pu m’empêcher de penser qu’il était chanceux d’avoir en lui cette richesse et me sentais du coup comme un orphelin, moi le Français sans attaches… Son frère et sa sœur avaient quitté le Lappland, région la plus septentrionale du pays pour travailler dans le sud, très loin là-bas, vers Helsinki. Lui voulait rester ici, près d’Inari, devenir mécanicien et continuer dans le même temps d’élever des rennes.
  Les prix dérisoires d’achat de la viande que les quelques compagnies alimentaires proposent aux éleveurs ne suscitent pas énormément de nouvelles vocations… A la manière des éleveurs rencontrés en Italie, en France et ailleurs, les Samis essaient de contrer cette situation en développant de plus en plus la vente directe pour augmenter leurs bénéfices. A l’étal, la viande de renne n’est pas donnée mais les éleveurs ne roulent pas sur l’or…Entre le client et eux, il y en a qui font exploser leur tire-lire ! L’Europe ne pourrait-elle pas aider financièrement ces initiatives locales plutôt que d’imposer des restrictions parfois saugrenues ou à la limite de la paranoïa alimentaire ?
 L’oncle d’Uula vu dans le film, je l’ai croisé, un mois plus tard quelque part au-dessus du cercle arctique en Norvège, devant son échoppe à souvenirs tenue en bord de route. Il avait bien vieilli mais j’ai reconnu son visage buriné si particulier et réussi à lui faire comprendre que je venais de la part de son neveu. Entre sourire et moue suspicieuse, le vieil homme m’a signifié qu’il n’y avait personne ici pour parler anglais. J’ai mobilisé la première venue, en l’occurrence une touriste allemande parlant norvégien et nous avons ainsi pu discuter un peu. Situation alambiquée comme j’en ai tant connu depuis le début de cette aventure : une Allemande qui traduit en anglais à un Français ce que dit un Sami en norvégien ! De place en place, j’ai ainsi réussi à glaner des informations, à faire des recoupements. Chaque nouvel interlocuteur a su me surprendre avec ses anecdotes savoureuses…. Savez-vous que dans certains endroits, on castre encore les rennes avec les dents ?!
 
 Le calendrier de l’éleveur est marqué par deux grands évènements, le marquage des veaux à la fin du printemps et l’abattage des bêtes aux portes de l’automne. J’ai eu la chance d’assister au premier, au cœur des montagnes magnifiques du Finnmark et me suis promis de revenir pour participer au second et d’hiverner ensuite « là-haut ». Le renne est un animal du froid et qui ne l’a pas vu creuser la neige pour trouver sa nourriture ou manger les lichens à même les troncs ne peut totalement comprendre ce que son élevage implique en terme de contraintes naturelles et de symbiose avec les éléments.
 Sur le pas de la porte scandinave, pas d’adieux donc, tout juste un bref « au-revoir » car cet endroit du monde a, comme la viande de renne, un goût de « reviens-y ».
 

Marc Lecacheur
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