
Dans l’effort, on se crée des histoires pour tenir bon et rester dans les
sphères de la réussite. L’échec reste longtemps gravé dans ma mémoire. Tenez, je
me rappelle encore ce col ligure monté en plein été à pied, poussant le vélo à
mes côtés. C’était pourtant il y a plus de trois ans… Lorsque je repense à cette
journée, mes jambes sont molles, ma volonté éteinte. Pour continuer, Il me faut
me projeter dans des « souvenirs glorieux » : le franchissement de ce col
espagnol enneigé qui me redonne des ailes et puis aussi cette étape de 200
kilomètres faite en une seule journée. J’ai alors envie d’en découdre malgré les
dénivelés, les intempéries et l’absence des proches.
J’échafaude toutes
sortes de systèmes de pensée pour me duper ou me convaincre que les moments durs
ne le sont jamais vraiment :
Partant du principe que la montée est
toujours suivie d’une descente, je gravis la première en pensant à la seconde et
vice et versa. Du coup, j’atténue l’effort en anticipant la détente et je
pondère cette dernière parce que je sais que ce qui suit sera moins facile !
Tout ceci peut paraître un peu compliqué -voire tordu- mais sur les routes, je
suis le premier surpris de voir que ça fonctionne !
Je me demande
parfois si je serais capable d’appliquer cette « logique » à toutes les épreuves
que la vie me réserve…
Avoir conscience des moments de bonheur à
l’instant même où nous les vivons et nous en souvenir lorsque tout va mal. C’est
très simple à écrire…
Je suis plus que jamais persuadé que
l’être humain a tendance à se fixer des limites trop basses par rapport à la
réalité. Il suffit de lire l’histoire du cyclotouriste soviétique Gleb Travine
ou les récits de Jean Malaury pour comprendre que le footing du samedi matin
dans le parc d’à côté n’est pas la seule épreuve que votre corps est capable de
supporter ! L’un a rejoint à vélo un brise-glaces sur la banquise tandis que
l’autre a réussi à suivre ses amis groenlandais dans leur transhumance en
conduisant son propre traîneau !
Franchir nos limites est
malheureusement un des uniques moyens de savoir où elles se situent : fin
janvier, j’ai passé quatre cols contre le vent pour rejoindre en une journée la
France et c’est mon genou droit gonflé qui m’a chuchoté sournoisement le soir
même:
-« Tu vois, là, tu es allé trop loin, hin hin !
»
Mais à quoi sert de se faire ainsi violence
?
Si notre corps et notre volonté ne sont pas aussi faibles
que nous le croyons, cela signifie peut-être que le costume de l’être humain
n’est, lui non plus, pas si étriqué, non ?
Je suis le premier à ne pas
faire des choses élémentaires et utiles pour la multitude : trier mes déchets,
donner mon sang, ce ne sont pourtant que deux poubelles à remplir et une manche
de chemise à relever…
Si seulement je pouvais dépasser ce que je pense
être mes limites, physiques, psychiques et sociales, j’arriverais peut-être à
croire alors que l’être humain ne se borne pas à des exigences de pouvoir et de
confort, qu’il va bien au-delà de tout cela. Je pourrais croire en mes
semblables et agir du même coup pour eux à ma propre échelle…
Adolescent, je me réveillais avec angoisse au passage nocturne d’un avion
au-dessus de la maison, croyant entendre les déflagrations d’une bombe H… Si
cette peur pouvait me quitter un jour…