02 mars 2005, La Bouilladisse, France : Les petites pensées du bitume…


 Dans l’effort, on se crée des histoires pour tenir bon et rester dans les sphères de la réussite. L’échec reste longtemps gravé dans ma mémoire. Tenez, je me rappelle encore ce col ligure monté en plein été à pied, poussant le vélo à mes côtés. C’était pourtant il y a plus de trois ans… Lorsque je repense à cette journée, mes jambes sont molles, ma volonté éteinte. Pour continuer, Il me faut me projeter dans des « souvenirs glorieux » : le franchissement de ce col espagnol enneigé qui me redonne des ailes et puis aussi cette étape de 200 kilomètres faite en une seule journée. J’ai alors envie d’en découdre malgré les dénivelés, les intempéries et l’absence des proches.
 J’échafaude toutes sortes de systèmes de pensée pour me duper ou me convaincre que les moments durs ne le sont jamais vraiment :
 Partant du principe que la montée est toujours suivie d’une descente, je gravis la première en pensant à la seconde et vice et versa. Du coup, j’atténue l’effort en anticipant la détente et je pondère cette dernière parce que je sais que ce qui suit sera moins facile ! Tout ceci peut paraître un peu compliqué -voire tordu- mais sur les routes, je suis le premier surpris de voir que ça fonctionne !
 Je me demande parfois si je serais capable d’appliquer cette « logique » à toutes les épreuves que la vie me réserve…
 Avoir conscience des moments de bonheur à l’instant même où nous les vivons et nous en souvenir lorsque tout va mal. C’est très simple à écrire…
 
 Je suis plus que jamais persuadé que l’être humain a tendance à se fixer des limites trop basses par rapport à la réalité. Il suffit de lire l’histoire du cyclotouriste soviétique Gleb Travine ou les récits de Jean Malaury pour comprendre que le footing du samedi matin dans le parc d’à côté n’est pas la seule épreuve que votre corps est capable de supporter ! L’un a rejoint à vélo un brise-glaces sur la banquise tandis que l’autre a réussi à suivre ses amis groenlandais dans leur transhumance en conduisant son propre traîneau !
 Franchir nos limites est malheureusement un des uniques moyens de savoir où elles se situent : fin janvier, j’ai passé quatre cols contre le vent pour rejoindre en une journée la France et c’est mon genou droit gonflé qui m’a chuchoté sournoisement le soir même:
 -« Tu vois, là, tu es allé trop loin, hin hin ! »
 
 Mais à quoi sert de se faire ainsi violence ?
 
 Si notre corps et notre volonté ne sont pas aussi faibles que nous le croyons, cela signifie peut-être que le costume de l’être humain n’est, lui non plus, pas si étriqué, non ?
 Je suis le premier à ne pas faire des choses élémentaires et utiles pour la multitude : trier mes déchets, donner mon sang, ce ne sont pourtant que deux poubelles à remplir et une manche de chemise à relever…
 Si seulement je pouvais dépasser ce que je pense être mes limites, physiques, psychiques et sociales, j’arriverais peut-être à croire alors que l’être humain ne se borne pas à des exigences de pouvoir et de confort, qu’il va bien au-delà de tout cela. Je pourrais croire en mes semblables et agir du même coup pour eux à ma propre échelle…
  Adolescent, je me réveillais avec angoisse au passage nocturne d’un avion au-dessus de la maison, croyant entendre les déflagrations d’une bombe H… Si cette peur pouvait me quitter un jour…
 

Marc Lecacheur
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