
Tapi
au fond de l’eau, un saumon ventru regarde passer au-dessus de lui une longue
forme effilée, irisée de soleil. Cet animal étrange l’effraie et d’un coup de
nageoire caudale, le poisson rejoint un abri.
-”Ouf! Le
danger et passé! Mais par mes écailles, qu’est-ce que
c’était?”
Le kayak poursuit son chemin avec fluidité. Il y a
quelques heures encore, c’est le moulinet incessant de mes jambes qui servait de
support à mon âme divaguante. A présent, mes bras rythment la cadence et mon
esprit est vide comme une volière ouverte. Souvenirs, prémonitions, paris sur le
futur; tout s’est envolé pour me laisser tout entier à ce nouvel effort et à mon
exaltation.
Yukka me précède. Ce Finnois rencontré sur la rive a
derrière lui - outre un pagayeur novice - quarante ans de kayak et ses gestes
sont posés mais efficaces. Je prends exemple sur lui et réussis assez rapidement
à fendre l’onde sans trop m’éclabousser. Juste quelques goutelettes lancées vers
le ciel et qui retombent au milieu des remous…
Ce matin, je prévoyais
de rallier Jyvaskyla situé à plus de 150 kilomètres au nord. C’était sans
compter le charme envoûtant du paysage… Je ne pouvais décemment pas emprunter la
route entre Lahti et Sysma sans m’arrêter. Le bitume y est le même, certes, mais
où diable sont passées ces forêts de bouleaux et de pins qui barrent ma vue
d’est en ouest, depuis Helsinki? L’eau semble avoir englouti les lieux la veille
et les arbres si fiers, si ombrageux hier encore, se serrent aujourd’hui les uns
contre les autres sur des îles, des îlots, de gros cailloux.
C’est tout
ce que le lac leur laisse…
Le lac… Le terme semble réducteur. En six
mois, j’ai joint l’Atlantique à la Méditerrannée, l’Adriatique à la Baltique
mais je n’ai pas ressenti face à ces géants l’allégresse qui m’anime maintenant.
Dix mois auparavant, je rêvais déjà de ces petites mers intérieures, le nez
collé à la carte de Scandinavie placardée sur le mur… Témoins de temps
immémoriaux où la glace recouvrait ces terres, je les imaginais sans fond,
indomptables, dangereux. Ils sont un pan de ma mythologie, en
somme…
J’ai donc rebroussé chemin pour me rendre à Padasjoki, seul
endroit où l’on peut louer un kayak et me voilà au milieu des vaguelettes, à
tanguer et à ramer, heureux comme un prisonnier s’évadant
d’Alcatraz!
Je me penche pour recueillir dans ma main gauche un peu de
cette eau qui m’entoure et la bois sans crainte: on l’achemine en effet jusqu’à
Helsinki pour fournir la capitale en eau potable.
Elle a des reflets
ambrées et le troupeau de blocs granitiques qu’elle recouvre prend des allures
surnaturelles comme si chacun d’eux brûlait intèrieurement. Un feu mourant fait
de braises grises et rouges. Sur un rocher émergé, une petite boule grise se
recroqueville à notre passage tandis qu’un Goéland brun adulte nous houspille
pour nous éloigner de son rejeton. Je lève la rame à chaque pique qu’il décrit
pour protéger ma tête de son bec aiguisé.
D’autres oiseaux plus
discrets nous observent à distance. Les Plongeons arctiques au profil fuselé se
dissimulent derrière les vagues et le rais de lumière. A contre jour, je
distingue à peine leur somptueux plumage noir et blanc, lisse comme la surface
de ces bolides hypersoniques utilisés pour battre des records de vitesse. Leurs
silhouettes se découpent sur l’onde miroitante à la manière de statues émergeant
d’un bain de plomb brûlant.
- ”Roa, Roa!” Leurs cris rauques courent
sur l’eau, se répondent et matérialisent l’étendue du lac sur lequel je
navigue.
Nous tentons bien une approche, Yukka et moi, mais lorsqu’ils
nous jugent trop près, les oiseaux plongent en décrivant une virgule avec leur
corps pour ne réapparaitre que plusieurs dizaines de mètres plus loin, de
nouveau insaisissables…
Nous nous arrêtons sur l’île de Kelvenne, une
langue de terre s’étirant du nord au sud au coeur du Parc national. Un groupe de
plaisanciers est déja assis autour du feu et les saucisses cuisent sur la
grille. A la belle saison, ces gens troquent le temps d’un week-end ou plus, la
voiture pour le bateau et vont d’îles en îles, guidés par leurs envies. Ils
pilotent de vieux rafiots parfois rachetés à l’armée, plus enclins à s’amarrer
qu’à braver les eaux. Des ”vieillards” aux coques usées qui finissent leur vie
ici, en somme... Dans leurs jeunes années, la Baltique était peut-être leur
terrain de jeu. Aujourd’hui le Lac de Paijanne est leur Infini.
Lorsque
nous quittons les convives vers une heure du matin pour gagner notre lieu de
bivoauc, l’atmosphère est plus féerique que jamais: la lumière est celle d’une
aube nostalgique et le Grand Peintre mélange ses couleurs sur la Toile arrondie:
gris teinté de jaune, bleu marié au noir d’une nuit qui ne viendra jamais. Le
silence est par moment coupé par les cris des oiseaux mais ils ne font que
l’envenimer, le rendre plus palpable. Nos kayaks passent entre les tiges
immergées de roseaux et les longues feuilles caressent doucement la coque dans
un bruit léger. ”Pfui…”
Combien de jours mornes troquerais-je pour
cette demi-heure au chevet du monde?
Sur une plage blanche, nous
plantons les tentes et restons un moment à discuter assis sur le sable près des
bâteaux. Yukka a un poste important dans une banque et va de ville en ville en
Finlande. Son quotidien est fait d’urgences, de délais à respecter; autant dire
que l’ambiance du moment lui procure un répit! Le ”stress”. Mot étrange banni de
mon vocabulaire, mal-être laissé sur le quai d’une gare rousillonnaise et qui
attend à coup sûr mon retour avec une certaine impatience!
Yukka me
parle de ses trois enfants, de leurs parcours tournés plutot vers les arts. Lui,
”l’ingénieur”, le ”banquier”, a du mal à s’y faire et cette réflexion me fait
m’interroger sur le lien qui unit les enfants à leurs parents. Je pense à
Vincent et Soleil, mes amis, à leur petite fille Bambou née en février…Ma
filleule que je n'ai pas encore eu le plaisir de voir et d'entendre
babiller...
Nous passons le lendemain sur l’eau, alternant
pauses et navigation. Dans les petites anses de l’ile, nous rencontrons bon
nombre de Finlandais qui rient du temps que je mets à pénétrer dans l’eau, eux
qui s’y jetent sans cérémonial! Les Finlandais sont habitués au froid. En hiver,
le lac est recouvert d’une couche de 60 centimètres de glace. De la neige dans
les arbres, des patineurs, des skieurs et même des voitures allant et venant sur
l'étendue d'eau que je traverse ! Difficile à imaginer!
A la manière
dont ils allument un feu de camp, à leur façon de porter leurs couteaux à la
ceinture, à leur respect de la quiétude et de la propreté des lieux, à tous ces
petits détails, je devine que les Finlandais sont plus proches de la nature que
nous autres Francais. Je m’accomode du coup volontiers de leur présence et me
joins à leur délassement de vacanciers, m’y retrouvant en quelque
sorte.
Je laisse Yukka à Padasjoki et rejoins pour la nuit -
peut-on réellement utiliser ce mot en juillet en Scandinavie?- un îlot où le
bivouac est autorisé. Un rafiot est déjà amarré près de la plage où je comptais
planter la tente. Sur sa coque, un seul mot :"Kultsu" qu'on pourrait traduire
par "Darling"... A son bord, Eija et Kari, un couple de Finlandais en week-end.
Nous discutons un peu autour du feu le soir venu mais je m'endors quasiment sur
place et me retire assez rapidement avec une seule pensée en tête: demain, je
m'initierai aux joies du sauna que le couple possède dans son bateau! C'était
donc celà ces cheminées fumantes à l'arrière des rafiots? Moi qui les associais
à un barbecue ou à un moteur à vapeur!
'Rêve d'eau au son du
clapotis, rêve de plongée fabuleuse au fond du lac, de rencontres avec le
Neptune local et ses armées de saumons à peau rouge. Là, sur un lit de granit
git une épave! Mais... Sa cheminée fume! Je m'approche de la fenêtre d'une
brassée légère et suprend derrière le hublot deux hommes à discuter comme si de
rien n'était, la serviette autour de la taille, à demi cachés dans les vapeurs
du sauna sub-aquatique... Horreur! Ce profil de requin censé gouverner la
France, je le reconnaitrais entre mille! Avant d'être reveillé, je l'entends
distinctement dire a son voisin dissimulé, avec un accent parisien
exageré:
- Non, non vraiment, cher confrère, je l'affirme a nouveau: la
boustifaille finlandaise est vraiment la pire d'Europe!"
(Pour
comprendre, se réferer aux déclarations de notre cher Président, début juillet
qui m'obligent à dissimuler mon identité pour ne pas être lapidé! - "Me, french?
No, I am frrrom Scotland!")
Après un petit déjeûner bâclé, je
me retrouve nu comme un ver, assis près de Kari dans la petite pièce confinée à
l’arrière du bateau. Derrière la porte, Eija joue les traductrices pour son mari
qui ne parle pas anglais. En face de nous, le poêle gronde et mon voisin verse
régulièrement une louche d'eau froide sur le tas de pierres brulantes qui y sont
empilées. "Pchiiii.". La température monte doucement et je suis le phénomène
avec attention sur le petit thermomètre accroché au mur, en face de moi. 40
degrés Celsius. 50. 60... Mes lèvres commencent à chauffer. D'un coup de tête,
Kari m'invite alors à sortir pour que nous nous jetions dans l'eau du lac. De 60
degrés à 18 en quelques secondes! Le choc thermique me laisse échapper un cri
qu'on ne saurait associer au plaisir ou à la souffrance. Ils font ça aussi en
hiver, me dit calmement Kari. Ils cassent alors la glace pour pénètrer dans
l'eau! Quel cri je ferais ! Un tarzan nordique! Une sirène anti-ours
polaires!
Nous répétons ce petit rituel trois fois de suite. Le moment
le plus agréable et le plus surprenant, selon moi, c’est lorsque nous sortons de
l’eau pour entrer de nouveau dans le sauna: la peau ne sait alors plus vraiment
comment réagir et manifeste son ”embarras” par un fourmillement général. Les
gouttes perlent sur mon torse, suivent les courbes de mon visage et je me plais
à imaginer que chacune d’elles emporte les stigmates des efforts passés,
laissant la place libre pour d’autres étapes, d’autres jours ventés, pluvieux,
trop chauds ou trop froids… Je sors du sauna, apaisé, calme pour me voir offrir
une bière sur le pont. Que demander de plus?
Et je repars… Nouvelle
journée sur l’eau à longer la côte, à saluer les gens assis sur les pontons,
prenant des déjeûners au soleil, en famille, croire un instant être capable de
suivre les bateaux et laissser retomber les rames mollement sur la coque,
distancé, ”vaincu”…
Méandre à droite, méandre à gauche, je
choisis le plus étroit.
Un Grèbe jougris mâle sort soudain des roseaux
et crie avec véhémence,
Et moi, je baisse les rames comme un soldat
baisserait les armes mais le bougre continue et m’oblige à battre en retraite
doucement.
Son nid ne devait pas être bien
loin…
Pique-nique sur un rocher, accroupi comme un gros
Cincle plongeur attendant sa proie;
Retour vers Padasjoki, coups de
pagaie plus lents,
Est-ce la fatigue qui me freine ainsi ou l’envie de
retarder le moment où je ne verrai plus l’onde que du bord, comme un marin au
port?
Bivouac à un mètre de l’eau. Non, je ne te quitterai pas ce soir,
Lac, je reste ici et demain je m’arrangerai pour longer ta rive…
Vers 4
heures du matin, un bruit étrange me sort du sommeil. Comme si quelqu’un jouait
de la trompette ou actionnait un klaxon à poire au milieu de l’eau …
Je
sors dans un sursaut la tête de la tente.
Une brume légère recouvre la
surface du lac et le ciel d’un blanc tirant sur le jaune fait ressortir les
formes aiguisées des pins sur l’île qui me fait face. Au-dessus de ce petit
Monde, une large silhouette blanche s’élève avec lourdeur, comme portant un
fardeau. Le Cygne chanteur fuit le soleil arrivant à grand pas et salue son
arrivée de coups de clairon. L’oiseau emporte avec lui le dénouement de mon
dernier rêve et je reste allongé les yeux ouverts à attendre la chaleur du
jour….