
Je m’arrête brutalement au sommet de cette petite côte lorsque la Porte de la Sierra de Monfragüe apparaît. A un kilomètre environ de l’endroit où je me trouve, j’aperçois pour la première fois le Salto del Gitano, cet imposant rocher qui constitue la boucle de la solide ceinture montagneuse qu’est la Sierra. Sans carte précise ni guide, je sais néanmoins que c’est là-bas que la route m’entraîne car la logique du paysage saute aux yeux. En surplomb, il y a bien le château de Monfragüe et ses tours ruinées ombrageuses mais le Salto del Gitano reste la seule et unique vigie de cette contrée de géants. Le ciment de ses murs n’est pas l’œuvre de l’Homme mais celle du fleuve Tajo, de ses eaux aveugles coulant imperceptiblement à ses pieds et de quelque force souterraine ayant poussé ces roches vers le soleil.
Je me décide enfin à lâcher les freins dans la descente et tandis que je prends de la vitesse, deux gigantesques ombres passent sur le bitume ensoleillé dans un bruit de cerf-volant. Les deux vautours me dépassent sans effor,t en suivant une trajectoire qui va tout droit vers le rocher. Je ne les vois déjà plus.
Lorsque j’arrive au pied du promontoire, je ne suis plus seul. De nombreuses voitures sont arrêtées sur le bord de la route qui surplombe le fleuve et des enfants courent en tous sens tandis que les parents très sérieux gardent les jumelles fixées sur les falaises qui dévalent de l’autre côté du Tajo.
Je peste intérieurement pendant quelques minutes car chacun y va de son cri ou de son claquement de portière, comme s’il craignait d’être envahi par le silenc.
Dans les jumelles, je ne vois tout d’abord que des arêtes et des creux où quelques arbrisseaux têtus ont choisi de pousser. Rien d’autre… Mais dans le bleu du ciel apparaissent peu à peu des points mobiles aux formes imprécises. Comme de gigantesques feuilles mortes portées par un vent lent mais puissant, ces points prennent forme, peu à peu s’allongent tout en décrivant des cercles. Je discerne maintenant les longues et larges ailes des oiseaux, leurs rémiges tendues comme les doigts d’une main. Ils grimpent encore et encore, chacun scrutant sa part d’horizon pour y déceler les indices d’un festin. Le grand corbeau joue souvent pour eux son rôle d’éclaireur. Son vol agité, ses plongeons, une fois la bête morte détectée, feront rapidement rappliquer ses concurrents…
Tandis que se poursuit dans l’azur cette farandole, je m’attarde sur les pans de falaise qui me font face. Le plumage des oiseaux se confond avec la pierre, elle-même blanchie par leurs fientes. Sur certaines arêtes, je découvre de véritables grappes d’oiseaux agglutinés. Quelquefois, l’un d’eux s’élance dans le vide, chassé par un plus fort qui convoitait sa place. La plupart sont immobiles dans cette pose si caractéristique de vieux soldat voûté, le cou rentré entre leurs épaules osseuses. Tous sont aux aguets mais à bien y regarder, chacun a sa propre posture qu’on ne saurait qualifier. Grave, grotesque ou lugubre ?
En comptant ceux qui planent, j’arrive rapidement à plus de deux cents individus. Ils sont en réalité plus du double, ici !
J’essaie d’imaginer quelles sont les règles qui régissent le quotidien de cette colonie de vautours. Manger, se reproduire, certes, les bases semblent simples mais les moyens pour parvenir à ces fins sont si élaborés. La coopération est nécessaire pour trouver la pitance, pour lutter contre un ennemi éventuel mais à l’heure du festin, autour de la carcasse éventrée, le plus fort, le plus agressif primera sur les autres. La cohésion de la colonie atteint alors ses limites.
Je suis l’envol de l’un d’entre eux dans l’espoir qu’il me dévoile son secret mais il ne fait que se poser au bord d’un autre précipice pour reprendre son tour de garde. Les cris des quelques oiseaux qui passent au dessus de moi sont grinçants et sans écho. Je me plais à croire que parmi ces veilleurs, perchés au dessus du vide, il en est qui rêvent à autre chose que la pitance. Peut-être nous observent-ils, nous petits bipèdes cloués au sol qui gesticulons et braillons ?
Je reprends la bicyclette et me laisse aller dans la descente pour rejoindre une piste en surplomb du fleuve. Posant mon attirail, je dégringole dans les pierriers pour aller voir de plus prés des traces imprimées dans la glaise de la berge. Un « plouf » retentit et j’ai juste le temps d’apercevoir la carapace sombre d’une tortue. Etonnant de voir un tel animal actif en cet période alors que les eaux et l’air sont si froids !
Les traces sont nettes. Les cinq doigts bien marquées et la démarche les pieds en dedans que leur position suggère ne fait pas de doute : une Loutre est venue ici se rouler dans la terre et elle est repartie ensuite à l’eau. A proximité, sur un rocher, je trouve un autre indice de sa présence : des excréments constitués d’arêtes de poissons à l’odeur douceâtre de miel si caractéristique. Quand je pense qu’une des personnes du centre où je suis logé m’a dit avoir vu cet animal quelques jours plus tôt ! En France, chercher la Loutre, c’est comme fouiller les étables bretonnes pour débusquer un korrigan ! Peine perdue !
Je me poste en fin d’après-midi au-dessus du fleuve dans l’espoir de voir apparaître ce fabuleux animal à la surface de l’onde. Une famille se promène en contrebas et le père montre à son garçon comment lancer des pierres le plus loin possible dans l’eau… La Loutre restera dans sa catiche….
Derrière moi, de l’autre côté de la route, j’entends un bruit de pierres qui roulent et de broussailles secouées. Je me retourne nerveusement car cela semble indiquer le passage d’un gros animal sous le couvert des chênes. Peut-être un randonneur ? Dans ma tête, je ne peux m’empêcher de penser qu’ici, le Lynx est présent… Cette même personne qui me disait avec détachement qu’elle avait vu la Loutre m’avait annoncé dans la foulée, qu’elle avait accompagné, la nuit précédente, un naturaliste allemand et qu’ils avaient entendu les cris d’un Lynx ! Elle semblait étonnée de me voir faire des bonds ! Dans l’instant, je lui avais demandé des précisions sur l’endroit où cela s’était passé et j’avais jeté pêle-mêle de la nourriture dans les sacoches en vue de passer une partie de la nuit dehors pour y faire un affût….
Mes yeux sont fixés sur l’endroit d’où est provenu le bruit mais rien ne paraît. Je me retourne donc pour contempler à nouveau le fleuve et constater qu’en contrebas, le père saute à pieds joints et crie à tue-tête. Il a battu au lancer de pierre son fils de six ans !
Les minutes passent et j’en viens de nouveau à me retourner, sentant comme une présence. Je ne peux croire en effet que ces pierres aient bougé sans une bonne raison. Et là, parmi les broussailles, l’arrière-train fauve d’un animal apparaît soudain. La tête est cachée dans les buissons. Une biche vraisemblablement…
L’animal lève la tête, alerté par l’approche d’une voiture et la face majestueuse d’un cerf apparaît alors, tournée dans ma direction mais semblant ne pas me détecter. J’ai le vent pour moi. Le jour tombe doucement et la couleur pâle du ciel donne à la fourrure de l’animal une teinte grisâtre presque surnaturelle. Je reste ébahi devant sa noblesse, son calme tandis qu’en bas, la bruyante famille approche à grands pas.
Oui, je pourrais rester encore un peu ici pour profiter de cet instant magique mais les voix humaines se font toujours plus fortes et j’anticipe le moment où ils arriveront à ma hauteur, faisant fuir le bel animal. Je m’esquive donc discrètement et reprends la route de Torrejon el Rubio afin de gagner l’endroit où je compte passer un bout de la soirée.
C’est en fait au pied des tours du château de Monfragüe que Nina et Wolfgang ont entendu ce qu’ils pensent être un lynx.
- « Cela ressemble un peu à des cris d’enfants » m’avait-elle dit.
Au pied de la grande montée menant au Castello, un homme debout près de sa voiture m’adresse un salut. Je réaliserai par la suite que c’était Wolfgang et qu’il était là pour les mêmes raisons que moi, quelques centaines de mètres plus bas.
J’aurai l’occasion de le rencontrer le lendemain et nous discuterons en allemand de ces mystérieux cris. C’est un gars d’une cinquantaine d’années à la peau tannée qui traîne annuellement ses guêtres à Monfrague. Un naturaliste forcené couchant dehors ou dans sa voiture et dont le coffre regorge d’objets incongrus : chaussures de son invention dont les semelles sont en laine de brebis pour permettre des approches discrètes de la faune, microphone directionnel pour localiser les sons lointains et les enregistrer, un outil fait avec entre autres un phare de voiture…. Nous écouterons d’ailleurs ses enregistrements avec un journaliste espagnol venu spécialement l’interviewer pour dévoiler au grand jour ses découvertes. Les gardes du parc ne savent pas eux-mêmes combien de lynx sont présents au sein de l’espace protégé et auraient tendance à considérer que le félin est très rare et cantonné au centre de la Sierra. Or, le château est situé en périphérie et Wolfgang pense qu’il y a au moins deux individus dans ce secteur. De quoi créer une polémique !
Je ne suis pas au courant de tout cela lorsque j’arrive en haut de la côte. Le soleil n’est pas couché que la Lune apparaît déjà, promettant une nuit claire. Je pose mon attirail près d’un bloc de granit arrondi de la taille d’un éléphant. De ci de là, des chênes tortueux se partagent la pente avec la rocaille. Sous mes pieds, la forêt méditerranéenne s’étend à perte de vue et seul un méandre du fleuve rompt l’uniformité de la végétation. Les tours du château sont à main droite, quasiment à ma hauteur.
Je prends le parti de cuire mon repas pour me réchauffer et le ronflement rassurant du Primus vient à peine troubler la quiétude qui s’installe à pas feutrés. Rochers et arbres acquièrent avec la nuit leur dimension mystérieuse et les tours ruinées semblent plus imposantes…
Vers 19h30, tandis que je me suis éloigné du réchaud et que des voitures passent en contrebas, j’entends soudain distinctement deux miaulements sauvages que je n’arrive pas à bien localiser. A priori, ils sont entre moi et la route, c’est à dire au maximum à trois cent mètres à vol d’oiseau. Je devine de suite que ces cris sont les mêmes que ceux entendus par l’allemand au cours des jours précédents. Je n’en ai jamais entendu de tels et suis convaincu qu’un chien, un chat ou qui plus est, un herbivore seraient incapables de produire de tels sons. C’est le caractère sauvage de ces deux cris qui me remue le plus et quand j’y pense aujourd’hui, un frisson me parcourt encore l’échine !
S’ensuit un long moment d’attente, les paumes des mains posées en arrière des oreilles pour mieux capter les bruits alentours. Mais plus rien ne retentit. Au contraire, le silence s’installe et les voitures se font de plus en plus rares sur la route en contrebas… La fraîcheur de la nuit s’insinue en moi et pour y pallier, je mange mes pâtes debout, aux aguets, le regard tourné dans la pente. Mon esprit échafaude mille hypothèses sur ce qui se déroule entre les arbres, quelques centaines de mètres plus bas.
Les reflets de la Lune atteignent à travers le feuillage la fourrure de l’animal, cette fourrure si particulière du Lynx pardelle sensiblement différente de celle de notre Lynx européen.. Le félin ibérique a en effet une robe plus contrastée, plus mouchetée. Dans mon imaginaire, je n’arrive pas à voir complètement le corps de l’animal, parmi ce dédale de roches et d’arbres. La discrétion du Lynx lui vaut cette auréole de mystère et pour preuve, sa présence est encore jugée incertaine dans la Sierra, comme dans les massifs orientaux des Pyrénées, l’arrière-pays du Var ou bien les Landes. Certains prétendent l’avoir vu… Mais d’autres sont là pour les contredire…
Alors que le nom de l’Ours et du Loup se trouvent dans de nombreux toponymes des régions où ils étaient autrefois présents, le Lynx ou « Loup-cervier » comme on l’appelait au Moyen-âge en est cruellement absent, comme si l’Homme ne pouvait l’associer à un territoire précis.
J’en viens à penser à ces récits d’attaques de Lynx sur l’Homme qui, selon leur rapporteur, seraient plus authentiques que ceux concernant le Loup. Histoires de chasseurs au poitrail lacéré par les puissantes griffes… Je suis convaincu que ces attaques, si elles ont eu lieu, se sont déroulées dans des situations bien particulières et que l’Homme n’est bien sûr pas au menu du félin mais je ne peux m’empêcher d’imaginer ce puissant animal remontant la pente, celui-là même qui a crié quelques minutes auparavant. C’est le début de la saison de reproduction et les Lynx deviennent plus loquaces. Par ses miaulements sauvages et plaintifs, chacun se fait connaître des autres animaux présents dans le secteur. Celui-ci a peut-être détecté ma présence au-dessus de lui, entendu certains de mes pas sur les pierres et il veut vérifier par lui-même qui je suis… La réalité prend le pas sur l’imaginaire et à une trentaine de mètres en dessous de moi, je discerne nettement les bruits d’un animal bondissant dans les cailloux. La nuit est claire mais je ne vois rien, sentant juste monter dans ma nuque comme une substance. Je crois bien que mon ouïe n’a jamais été aussi aiguisée. Et Les bruits continuent, pas tout à fait au même endroit, toujours plus prés, me semble-t-il. Si j’avais une lampe, j’éclairerais bien cette partie du bois mais je n’ai qu’une bougie. La lune est mon unique fanal.
Ce pourrait bien être une biche ou un sanglier qui sont foison ici mais je ne peux oublier les miaulements… Mon esprit aveuglé par une angoisse que je ne contrôle plus me persuade que l’animal qui bondit en contrebas, c’est bel et bien un Lynx et qu’il se rapproche !
Lorsque la pression arrive à son apogée et que je ne sais plus vraiment si les bruits que j’entends sont ceux du dehors ou ceux de mon corps -cœur battant la chamade, estomac râlant- je décide de plier bagage. Tout est fait en une minute et je rejoins à grandes enjambées la route pour m’élancer dans la nuit sur ma bicyclette sans me retourner. Autant dire que je ne vois pas passer les huit kilomètres qui me séparent du lieu où je dors !
Lorsque je retrouve au Centre, Jokim et Alinia, un couple hispano-argentin rencontré la veille, je ne peux m’empêcher de leur annoncer l’événement :
- « J’ai entendu le Lynx ! »
Mais je reste évasif sur la manière avec laquelle j’ai quitté mon poste d’affût, honteux, à vrai dire, d’avoir pris peur…
Dieu seul sait quel était l’animal qui faisait carousse ce soir là, à quelques mètres de moi… Dans mon esprit, il fut et reste la « Bête sauvage » qui effrayait les premiers hommes et qui effraie toujours l’enfant. Cet animal repoussé par l’Homme aux frontières de son monde, dans les hauteurs et les forêts denses, cet animal devenu symbole et fantasme et qui, cette nuit-là me fit peur comme seuls savent le faire les éléments, orage et vent, volcan qui s’éventre… Toutes ces choses qui remettent l’être humain à sa place et lui rappellent, tambours battants, sa fragilité.