
-« Qu’est-ce que vous faites l’hiver, quand il
y a de la neige ? Vous emmenez votre troupeau à l’abattoir ? »
Jean-Marie a souvent droit à ce genre de questions de la part des
touristes en montagne, durant l’été. Il n’a de cesse de leur expliquer que c’est
le climat qui le pousse à quitter aux environs du 10 juin la plaine de la Crau
aux portes d’Arles pour gagner cette montagne rocailleuse du Briançonnais. En
bas, l’herbe est grillée par le soleil et il n’y a pas de place pour lui.
Là-haut, l’herbe drue n’attend que la dent du mouton.
Non, il n’abat
pas ses brebis lorsque l’automne arrive, sinon comment ferait-il pour avoir des
agneaux ?
Son troupeau de plus de 1000 bêtes redescend en camion au
début d’octobre vers les prés de la Crau où les brebis mettent bas. Les jeunes
mâles seront vendus quelques mois plus tard à un négociant, les jeunes femelles
gardées pour renouveler son troupeau ou vendues à d’autres éleveurs souhaitant
remplacer quelques vieilles brebis. Quand vient le mois de mars, une partie du
troupeau gagne les coussouls, ces grandes étendues pelées où l’œil novice ne
voit que des galets. Les brebis, elles, savent pourtant y trouver à manger !
Lorsque revient l’été, le cycle est bouclé et Jean –Marie retrouve avec joie sa
montagne, sa cabane qu’il partage avec son amie. Là-haut, la vie est si
différente.
Il garde seul son troupeau toute l’année. C’est un «
herbacier » ne possédant ni terres ni ferme et qui peut, d’une année sur
l’autre, se retrouver sans prés pour ses bêtes s’il prend l’envie au
propriétaire de changer de locataire ou pire ! de vendre les terres pour un
usage autre qu’agricole ! Ne pas disposer de terres à « faire manger », ne
serait-ce que trois jours, serait une catastrophe. Lui peut dormir dehors, même
sauter des repas mais ses brebis, pas question !
Voilà un peu moins
d’une dizaine d’années qu’il est locataire de ces parcelles au cœur desquelles
nous discutons mais dieu seul sait ce que demain lui réserve. L’équilibre est
fragile…
Alors, oui, l’été, les vacanciers prennent bien quelques
photographies, hochent la tête pour montrer qu’ils ont compris mais
repartent-ils avec une idée plus juste de ce qu’est son métier ? Le grand
gaillard en doute car le profond fossé entre les gens de la ville et les paysans
ne cesse de se creuser…
D’ordinaire, Jean-Marie se fait une
joie de monter en estive mais cette année, c’est différent : il a peur. Peur de
ce loup qui tue des bêtes sur les pentes alentours et qui, pour le moment, l’a
épargné. Peur de cet animal qui semble plus compter aux yeux des touristes que
tous les bergers alpins réunis. Il ne tue pas lui-même ses bêtes alors comment
pourrait-il concevoir que ce carnivore le fasse ? Voir la brebis agonisante d’un
autre, la gorge percée d’un trou béant, c’en est déjà trop alors imaginer que
les siennes puissent souffrir, ça le met hors de lui ! Si le loup attaque son
troupeau cet été, il ne sait pas ce qu’il fera. Peut-être ne remontera-t-il
plus… Ce qui est sûr c’est qu’il défendra son troupeau là-haut, coûte que coûte…
Lui qui travaille du 1er janvier au 31 décembre, il s’est entendu dire par un
vacancier qu’il n’avait qu’à mieux garder ses bêtes pour éviter les problèmes !
Ce genre de remarques le met en rage.
On a bien tenté de lui faire
acheter un patou mais prendre un tel chien équivaudrait à avoir des ennuis avec
les touristes durant l’été et avec les tribunaux le reste de l’année. Sur la
montagne voisine, le patou d’un éleveur a méchamment mordu un touriste ; un
autre a tué le chien d’un refuge. En Crau, certains sont obligés de tenir leurs
molosses attachés pour éviter qu’ils ne courent après les voitures sur la
nationale ou n’effraient les voisins. Pour toutes ces raisons, le patou,
Jean-Marie n’en veut pas. Ce sont des lois humaines qui lui dictent de quitter
les prés qu’il loue en mars et c’est le climat qui le force à monter en estive
et à déménager ses affaires, de la caravane à la cabane. Il ne peut concevoir
qu’un simple loup l’oblige à changer sa façon de travailler. Dormir dans une
autre cabane sur les crêtes, parquer les bêtes durant les nuits d’août ? Non,
certes, il n’est pas prêt à le faire uniquement à cause de cet animal qui a été
« mis », selon lui, dans les montagnes… Je suis persuadé que le prédateur est
revenu spontanément en France et quand l’éleveur parle du « plaisir de tuer » de
cet animal, je ne peux m’empêcher de le reprendre et de parler plutôt de «
nécessité ». Que le loup tue parfois plus de brebis qu’il n’en consomme n’a rien
à voir avec du plaisir… C’est difficile de demander aux éleveurs de ne pas
ressortir de tels arguments lorsque l’on sait combien la plupart exercent leur
profession avec passion.
Accoudé sur sa remorque, l’éleveur me parle de
cette brebis dont il a prolongé la vie en la laissant à la bergerie avec du foin
et de l’eau alors que d’autres l’auraient laissée mourir au soleil près de la
cabane. Il me montre cette agnelle née toutes entrailles dehors, qu’il a menée
chez le vétérinaire et qui aujourd’hui paisse parmi les autres bêtes du
troupeau. Il réagit vis-à-vis de ses brebis comme un père avec ses enfants et
réalisant cela, je comprends mieux pourquoi beaucoup d’éleveurs comme lui ne
pourront jamais accepter la présence de grands prédateurs en France.
Le
jour tombe et il doit rentrer ses bêtes. Pour ma part, je souhaite m’avancer un
peu plus sur la route et trouver un coin de bois où bivouaquer. Je lui souhaite
tout le meilleur pour l’été à venir et tout en refermant la grille de la ferme,
je regrette qu’il n’y ait eu d’autres gens à mes côtés cet après-midi pour
écouter Jean-Marie parler de son métier. Ils auraient ainsi mieux perçu, j’en
suis certain, tout ce qu’il y a de mystère et de noblesse derrière l’apparente
simplicité de ce monde pastoral.