Près de Miramas, 25 février 2005.


 -« Qu’est-ce que vous faites l’hiver, quand il y a de la neige ? Vous emmenez votre troupeau à l’abattoir ? »

 Jean-Marie a souvent droit à ce genre de questions de la part des touristes en montagne, durant l’été. Il n’a de cesse de leur expliquer que c’est le climat qui le pousse à quitter aux environs du 10 juin la plaine de la Crau aux portes d’Arles pour gagner cette montagne rocailleuse du Briançonnais. En bas, l’herbe est grillée par le soleil et il n’y a pas de place pour lui. Là-haut, l’herbe drue n’attend que la dent du mouton.
 Non, il n’abat pas ses brebis lorsque l’automne arrive, sinon comment ferait-il pour avoir des agneaux ?
 Son troupeau de plus de 1000 bêtes redescend en camion au début d’octobre vers les prés de la Crau où les brebis mettent bas. Les jeunes mâles seront vendus quelques mois plus tard à un négociant, les jeunes femelles gardées pour renouveler son troupeau ou vendues à d’autres éleveurs souhaitant remplacer quelques vieilles brebis. Quand vient le mois de mars, une partie du troupeau gagne les coussouls, ces grandes étendues pelées où l’œil novice ne voit que des galets. Les brebis, elles, savent pourtant y trouver à manger ! Lorsque revient l’été, le cycle est bouclé et Jean –Marie retrouve avec joie sa montagne, sa cabane qu’il partage avec son amie. Là-haut, la vie est si différente.
 Il garde seul son troupeau toute l’année. C’est un « herbacier » ne possédant ni terres ni ferme et qui peut, d’une année sur l’autre, se retrouver sans prés pour ses bêtes s’il prend l’envie au propriétaire de changer de locataire ou pire ! de vendre les terres pour un usage autre qu’agricole ! Ne pas disposer de terres à « faire manger », ne serait-ce que trois jours, serait une catastrophe. Lui peut dormir dehors, même sauter des repas mais ses brebis, pas question !
 Voilà un peu moins d’une dizaine d’années qu’il est locataire de ces parcelles au cœur desquelles nous discutons mais dieu seul sait ce que demain lui réserve. L’équilibre est fragile…
 Alors, oui, l’été, les vacanciers prennent bien quelques photographies, hochent la tête pour montrer qu’ils ont compris mais repartent-ils avec une idée plus juste de ce qu’est son métier ? Le grand gaillard en doute car le profond fossé entre les gens de la ville et les paysans ne cesse de se creuser…
 
 D’ordinaire, Jean-Marie se fait une joie de monter en estive mais cette année, c’est différent : il a peur. Peur de ce loup qui tue des bêtes sur les pentes alentours et qui, pour le moment, l’a épargné. Peur de cet animal qui semble plus compter aux yeux des touristes que tous les bergers alpins réunis. Il ne tue pas lui-même ses bêtes alors comment pourrait-il concevoir que ce carnivore le fasse ? Voir la brebis agonisante d’un autre, la gorge percée d’un trou béant, c’en est déjà trop alors imaginer que les siennes puissent souffrir, ça le met hors de lui ! Si le loup attaque son troupeau cet été, il ne sait pas ce qu’il fera. Peut-être ne remontera-t-il plus… Ce qui est sûr c’est qu’il défendra son troupeau là-haut, coûte que coûte… Lui qui travaille du 1er janvier au 31 décembre, il s’est entendu dire par un vacancier qu’il n’avait qu’à mieux garder ses bêtes pour éviter les problèmes ! Ce genre de remarques le met en rage.
 On a bien tenté de lui faire acheter un patou mais prendre un tel chien équivaudrait à avoir des ennuis avec les touristes durant l’été et avec les tribunaux le reste de l’année. Sur la montagne voisine, le patou d’un éleveur a méchamment mordu un touriste ; un autre a tué le chien d’un refuge. En Crau, certains sont obligés de tenir leurs molosses attachés pour éviter qu’ils ne courent après les voitures sur la nationale ou n’effraient les voisins. Pour toutes ces raisons, le patou, Jean-Marie n’en veut pas. Ce sont des lois humaines qui lui dictent de quitter les prés qu’il loue en mars et c’est le climat qui le force à monter en estive et à déménager ses affaires, de la caravane à la cabane. Il ne peut concevoir qu’un simple loup l’oblige à changer sa façon de travailler. Dormir dans une autre cabane sur les crêtes, parquer les bêtes durant les nuits d’août ? Non, certes, il n’est pas prêt à le faire uniquement à cause de cet animal qui a été « mis », selon lui, dans les montagnes… Je suis persuadé que le prédateur est revenu spontanément en France et quand l’éleveur parle du « plaisir de tuer » de cet animal, je ne peux m’empêcher de le reprendre et de parler plutôt de « nécessité ». Que le loup tue parfois plus de brebis qu’il n’en consomme n’a rien à voir avec du plaisir… C’est difficile de demander aux éleveurs de ne pas ressortir de tels arguments lorsque l’on sait combien la plupart exercent leur profession avec passion.
 Accoudé sur sa remorque, l’éleveur me parle de cette brebis dont il a prolongé la vie en la laissant à la bergerie avec du foin et de l’eau alors que d’autres l’auraient laissée mourir au soleil près de la cabane. Il me montre cette agnelle née toutes entrailles dehors, qu’il a menée chez le vétérinaire et qui aujourd’hui paisse parmi les autres bêtes du troupeau. Il réagit vis-à-vis de ses brebis comme un père avec ses enfants et réalisant cela, je comprends mieux pourquoi beaucoup d’éleveurs comme lui ne pourront jamais accepter la présence de grands prédateurs en France.
 Le jour tombe et il doit rentrer ses bêtes. Pour ma part, je souhaite m’avancer un peu plus sur la route et trouver un coin de bois où bivouaquer. Je lui souhaite tout le meilleur pour l’été à venir et tout en refermant la grille de la ferme, je regrette qu’il n’y ait eu d’autres gens à mes côtés cet après-midi pour écouter Jean-Marie parler de son métier. Ils auraient ainsi mieux perçu, j’en suis certain, tout ce qu’il y a de mystère et de noblesse derrière l’apparente simplicité de ce monde pastoral.
 

Marc Lecacheur
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