« Rencontre du troisième jour », 12 août 2005, au nord de Trondheim, Norvège


 Vingt jours de pluie et de froid m’ont rendu stoïque. Il est 7 heures du matin, je suis sous la tente, prêt à me lever. Soudain : « Plic, ploc, plic… »
  Ce petit bruit si familier à présent, celui de la pluie sur la toile me fait sourire car l’humour est la soupape qui me sauve finalement, après les insultes jetées au ciel et autres prières vaudous sans succès.
 Avant-hier, un premier signe. Sur ma route, la Nature avait dressé une allée de cèpes charnus, comme pour me faire dire :
 –«  Mais non, mais non, la pluie n’a pas que des mauvais côtés! »
 Hier, même chose. Cette fois-ci, des framboisiers alourdis par leurs baies mûres me tendaient leurs tiges. Plus d’une heure à cueillir ces petites merveilles savoureuses sous un ciel menaçant tout en pensant à mon ancêtre du néolithique, ce brave chasseur-cueilleur qui m’a légué son goût pour les baies sauvages.
 Aujourd’hui est le « troisième jour ». Je ne le sais pas encore et suis à présent sur le vélo, traçant la route vers le sud, dans le bruit incessant des voitures qui vont et viennent.
 Mon regard jeté négligemment sur la mer toute proche se fixe tout à coup sur une forme mobile à la surface de l’eau. En continuant à rouler, j’essaie d’en deviner la nature. Je pense d’abord à une tortue mais il m’apparaît bien vite qu’un tel animal serait plus qu’incongru ici. Un saumon ? J’ai en effet l’impression de voir une nageoire dorsale émerger par moments. Je m’arrête. Les jumelles sont sorties. Non, ce n’est pas un saumon. Je discerne d’abord une tête, celle d’un mammifère, avec des moustaches bien visibles. Aplatie, large, adaptée en somme au milieu aquatique, cette tête met fin à mes doutes : Là, à une quinzaine de mètres de moi, dans le brouhaha du trafic, une Loutre est tranquillement en train de rejoindre la rive ! Cette surprise fait resurgir des souvenirs encore frais : les ruisseaux et lacs de l’Aubrac où je l’ai pistée et où j’ai tenté de la surprendre, les rares récits de ceux qui l’ont vu, un peu par hasard et les soupirs résignés des autres qui la traquent en vain depuis des années… Je m’étais moi aussi fait une raison, les traces me suffisaient, une empreinte dans le sable faisait ma joie et des restes de proie sur la rive, mon bonheur. Mais aujourd’hui, la chance me sourit ! Je la trouve singulière au demeurant, cette Loutre, car son corps semble démesurément large et pour cause : elle traîne dans sa gueule le corps d’un canard qu’elle a dû capturer un peu plus loin, sur ces îlots où les Eiders se reposent en nombre. Je n’aurais jamais cru qu’elle serait capable d’attraper un oiseau adulte presque aussi long qu’elle…
 
 La côte est faite de blocs rocheux empilés, en partie recouverts d’algues jaunes. L’animal vient de disparaître derrière l’un d’eux et je décide de tenter une approche. Tout de noir vêtu, la capuche sur la tête, je quitte donc la route puis commence à ramper de roche en roche, comme un gecko. J’arrive en quelques minutes au-dessus de l’endroit où je l’ai vue se diriger. Prudemment, je tends le cou pour mieux voir. Dans l’eau, un lit d’algues bercé par les vaguelettes au milieu duquel se dessine comme un petit chenal. Peut-être est-ce là que se trouve sa catiche, ce terrier où la Loutre élève ses petits… Je me tends plus encore et aperçois une plume. Puis deux. Puis trois. Et soudain apparaît le dos mouillé du mustélidé qui semble nerveux et traîne sa proie plus près de l’eau. Hop ! Je me recroqueville derrière mon affût et réfléchis quelques instants. Je dois être à peine à trois mètres d’elle et si sa vue ne paraît pas aiguisée, son odorat me détectera très rapidement et je risque de la voir partir dans un bond en laissant son festin sur la rive. Je prends donc le parti de revenir sur mes pas et de redescendre plus loin vers la berge. Je trouve rapidement une nouvelle cache à moins de dix mètres de là, d’où la vue est parfaite. Proche du bord, l’animal ne semble pas remarquer ce drôle de rocher avec des yeux et tourne quelques instants autour de sa proie morte déplumé grossièrement au ventre, comme pour choisir le morceau par lequel commencer. Fébrile, euphorique, j’observe son pelage, sa fourrure dense et encore humide, ses joues plus claires, son cou puissant, sa queue large. Sa tête me fait penser à celle d’un serpent avec ses yeux bien en avant du crâne et positionnés très haut comme des télescopes. Et ses canines… A les voir attaquer maintenant les chairs du pauvre canard, je mesure leur efficacité. Que je bouge un peu ou qu’une brise souffle dans mon dos, la Loutre s’arrête alors et dresse sa truffe en l’air. Des effluves du méchant curieux lui parviennent, c’est certain, mais la proximité de la route la rassure et elle retourne vite à son festin tandis que je quitte mon apnée !
 Pendant dix minutes, j’ai ainsi le loisir de l’observer. Le corps du volatile est fouillé, retourné ; elle goûte aux chairs mais aussi aux intestins, semblant peu apprécier ces derniers car ils sont encore remplis d’aliments non digérés. Leur amertume lui fait secouer la tête en se léchant les babines.
 Mes sens sont en éveil, je m’attends à l’entendre grogner de contentement mais elle demeure silencieuse, toute à son ouvrage.
 Sans crier gare, elle finit par se retourner et se laisser glisser dans l’eau, la carcasse de l’oiseau à demi consommée. Elle nage dans la direction opposée à la mienne, sans se presser, apparemment repue, et décrit doucement plusieurs ondulations verticales, comme pour se rincer la face et le corps. Ses mouvements flegmatiques traduisent à mes yeux sa plénitude, ce contentement simple du prédateur à l’estomac rempli.
 Comment éviter l’anthropomorphisme dans de telles situations?
 Je l’aperçois quelques secondes plus tard, « accoudée » à un rocher émergé, dévorant un poisson. Le dessert… Elle repart ensuite en longeant la rive, la tête incroyablement sortie de l’eau à la façon d’une tortue (d’où ma première impression en la voyant) pour disparaître là où la berge effectue une légère courbe. Je ne la reverrai plus.
 C’est le « troisième jour »  La pluie s’est remise à tomber mais le rictus sous la capuche a cédé la place à un sourire. Mon cœur bat encore la chamade, c’est idiot peut-être…
 -« Rien qu’un animal… » diraient-ils…
 On prétend les montagnes de Norvège envahies de trolls et dieu sait si j’aimerais croire à ces légendes. Ce matin, les contes ont bel et bien pris vie et j’ai croisé le chemin d’un farfadet des eaux que la Nature m’a envoyé pour me faire dire une fois de plus :
 
 – « Mais non, mais non, la pluie n’a pas que des mauvais côtés! »
 

Marc Lecacheur
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