
Vingt jours de pluie et de froid m’ont rendu stoïque.
Il est 7 heures du matin, je suis sous la tente, prêt à me lever. Soudain :
« Plic, ploc, plic… »
Ce petit bruit si familier à présent, celui de
la pluie sur la toile me fait sourire car l’humour est la soupape qui me sauve
finalement, après les insultes jetées au ciel et autres prières vaudous sans
succès.
Avant-hier, un premier signe. Sur ma route, la Nature avait
dressé une allée de cèpes charnus, comme pour me faire dire :
–« Mais
non, mais non, la pluie n’a pas que des mauvais côtés! »
Hier, même
chose. Cette fois-ci, des framboisiers alourdis par leurs baies mûres me
tendaient leurs tiges. Plus d’une heure à cueillir ces petites merveilles
savoureuses sous un ciel menaçant tout en pensant à mon ancêtre du néolithique,
ce brave chasseur-cueilleur qui m’a légué son goût pour les baies
sauvages.
Aujourd’hui est le « troisième jour ». Je ne le sais pas
encore et suis à présent sur le vélo, traçant la route vers le sud, dans le
bruit incessant des voitures qui vont et viennent.
Mon regard jeté
négligemment sur la mer toute proche se fixe tout à coup sur une forme mobile à
la surface de l’eau. En continuant à rouler, j’essaie d’en deviner la nature. Je
pense d’abord à une tortue mais il m’apparaît bien vite qu’un tel animal serait
plus qu’incongru ici. Un saumon ? J’ai en effet l’impression de voir une
nageoire dorsale émerger par moments. Je m’arrête. Les jumelles sont sorties.
Non, ce n’est pas un saumon. Je discerne d’abord une tête, celle d’un mammifère,
avec des moustaches bien visibles. Aplatie, large, adaptée en somme au milieu
aquatique, cette tête met fin à mes doutes : Là, à une quinzaine de mètres de
moi, dans le brouhaha du trafic, une Loutre est tranquillement en train de
rejoindre la rive ! Cette surprise fait resurgir des souvenirs encore frais :
les ruisseaux et lacs de l’Aubrac où je l’ai pistée et où j’ai tenté de la
surprendre, les rares récits de ceux qui l’ont vu, un peu par hasard et les
soupirs résignés des autres qui la traquent en vain depuis des années… Je
m’étais moi aussi fait une raison, les traces me suffisaient, une empreinte dans
le sable faisait ma joie et des restes de proie sur la rive, mon bonheur. Mais
aujourd’hui, la chance me sourit ! Je la trouve singulière au demeurant, cette
Loutre, car son corps semble démesurément large et pour cause : elle traîne dans
sa gueule le corps d’un canard qu’elle a dû capturer un peu plus loin, sur ces
îlots où les Eiders se reposent en nombre. Je n’aurais jamais cru qu’elle serait
capable d’attraper un oiseau adulte presque aussi long
qu’elle…
La côte est faite de blocs rocheux empilés, en
partie recouverts d’algues jaunes. L’animal vient de disparaître derrière l’un
d’eux et je décide de tenter une approche. Tout de noir vêtu, la capuche sur la
tête, je quitte donc la route puis commence à ramper de roche en roche, comme un
gecko. J’arrive en quelques minutes au-dessus de l’endroit où je l’ai vue se
diriger. Prudemment, je tends le cou pour mieux voir. Dans l’eau, un lit
d’algues bercé par les vaguelettes au milieu duquel se dessine comme un petit
chenal. Peut-être est-ce là que se trouve sa catiche, ce terrier où la Loutre
élève ses petits… Je me tends plus encore et aperçois une plume. Puis deux. Puis
trois. Et soudain apparaît le dos mouillé du mustélidé qui semble nerveux et
traîne sa proie plus près de l’eau. Hop ! Je me recroqueville derrière mon affût
et réfléchis quelques instants. Je dois être à peine à trois mètres d’elle et si
sa vue ne paraît pas aiguisée, son odorat me détectera très rapidement et je
risque de la voir partir dans un bond en laissant son festin sur la rive. Je
prends donc le parti de revenir sur mes pas et de redescendre plus loin vers la
berge. Je trouve rapidement une nouvelle cache à moins de dix mètres de là, d’où
la vue est parfaite. Proche du bord, l’animal ne semble pas remarquer ce drôle
de rocher avec des yeux et tourne quelques instants autour de sa proie morte
déplumé grossièrement au ventre, comme pour choisir le morceau par lequel
commencer. Fébrile, euphorique, j’observe son pelage, sa fourrure dense et
encore humide, ses joues plus claires, son cou puissant, sa queue large. Sa tête
me fait penser à celle d’un serpent avec ses yeux bien en avant du crâne et
positionnés très haut comme des télescopes. Et ses canines… A les voir attaquer
maintenant les chairs du pauvre canard, je mesure leur efficacité. Que je bouge
un peu ou qu’une brise souffle dans mon dos, la Loutre s’arrête alors et dresse
sa truffe en l’air. Des effluves du méchant curieux lui parviennent, c’est
certain, mais la proximité de la route la rassure et elle retourne vite à son
festin tandis que je quitte mon apnée !
Pendant dix minutes, j’ai
ainsi le loisir de l’observer. Le corps du volatile est fouillé, retourné ; elle
goûte aux chairs mais aussi aux intestins, semblant peu apprécier ces derniers
car ils sont encore remplis d’aliments non digérés. Leur amertume lui fait
secouer la tête en se léchant les babines.
Mes sens sont en éveil, je
m’attends à l’entendre grogner de contentement mais elle demeure silencieuse,
toute à son ouvrage.
Sans crier gare, elle finit par se retourner et se
laisser glisser dans l’eau, la carcasse de l’oiseau à demi consommée. Elle nage
dans la direction opposée à la mienne, sans se presser, apparemment repue, et
décrit doucement plusieurs ondulations verticales, comme pour se rincer la face
et le corps. Ses mouvements flegmatiques traduisent à mes yeux sa plénitude, ce
contentement simple du prédateur à l’estomac rempli.
Comment éviter
l’anthropomorphisme dans de telles situations?
Je l’aperçois quelques
secondes plus tard, « accoudée » à un rocher émergé, dévorant un poisson. Le
dessert… Elle repart ensuite en longeant la rive, la tête incroyablement sortie
de l’eau à la façon d’une tortue (d’où ma première impression en la voyant) pour
disparaître là où la berge effectue une légère courbe. Je ne la reverrai
plus.
C’est le « troisième jour » La pluie s’est remise à tomber mais
le rictus sous la capuche a cédé la place à un sourire. Mon cœur bat encore la
chamade, c’est idiot peut-être…
-« Rien qu’un animal… »
diraient-ils…
On prétend les montagnes de Norvège envahies de trolls et
dieu sait si j’aimerais croire à ces légendes. Ce matin, les contes ont bel et
bien pris vie et j’ai croisé le chemin d’un farfadet des eaux que la Nature m’a
envoyé pour me faire dire une fois de plus :
– « Mais non,
mais non, la pluie n’a pas que des mauvais côtés! »