
Le passage dans les montagnes des Pindos ne
s’est pas soldé par de fructueuses rencontres, comme je l’espérais: les bergers
se trouvent encore dans les plaines et personne n’était prêt à jouer pour moi le
traducteur auprès des rares éleveurs locaux. J’ai donc pris le parti de
rejoindre la Bulgarie où des gens m’attendent pour m’aider. Sidirokastro, ce
n’était au départ qu’une ville grecque près de la frontière bulgare où l’on
devait m’expédier mon passeport en poste restante… Une étape obligée en somme où
je ne comptais rester qu’une journée. Le sort en a décidé autrement et si je
n’avais pas rencontré Maria et les autres membres de sa famille, je serais
probablement passé à côté de ce lieu grandiose. J’imagine avec effroi le nombre
d’endroits que l’on manque ainsi, parce que trop pressé d’aller du point A au
point B !
Comme on me l’a indiqué, je tourne à droite, après
le pont sur le fleuve Strimonas, afin de rejoindre une piste menant au grand
lac. Les abords du Strimonas sont verdoyants, parsemés d’arbres mais l’herbe y
est rase car plus de 1000 buffles pâturent ici toute l’année, sans compter les
vaches et les moutons. C’est d’ailleurs le seul endroit en Grèce où l’on en
trouve autant. Il y a bien quelques troupeaux dans les pays limitrophes
-Albanie, Italie et Bulgarie- mais il faut faire ensuite des milliers de
kilomètres vers l’est du continent pour admirer ce placide bovin. Placide ? Je
passe tout de même avec précaution près des premières bêtes que je croise, avec
en tête les charges imprévisibles de son cousin d’Afrique…
Les pâtures
humides manquent cruellement ici et Triantaphilos, le plus important éleveur du
secteur va sûrement diminuer son cheptel pour réduire ses charges. Il nourrit en
effet, pendant près de 8 mois de l’année, ses 600 bêtes avec du fourrage ! Le
buffle aime l’eau et s’y réfugie volontiers pour éviter les piqûres des taons et
la morsure du soleil. J’en aperçois ainsi quelques-uns, perches sur un îlot à
une centaine de mètres du bord, se délectant des quelques tiges épargnées par le
reste du troupeau, moins téméraire. Aujourd’hui, les éleveurs de buffles sont
aidés par l’Europe mais il n’y a encore pas si longtemps, l’Etat les taraudait
pour qu’ils prennent des vaches…Avec l’avènement des machines, cet animal de
trait puissant et rustique a perdu de son utilité et les rares personnes qui
continuent a l’élever commencent tout juste a vendre leur viande a un prix
décent. Elle n’est pas loin l’époque ou des bouchers la commercialisaient sous
l’étiquette « viande de cheval », de peur de choquer la clientèle. Pour l’avoir
goûtée, je peux dire que c’est une viande savoureuse …
Par ailleurs, le
lait de très bonne qualité est utilisé par des pâtisseries d’Athènes et de
Thessalonique et les éleveurs du nord de la Grèce regroupés en association
envisagent de faire du fromage, a l’image des italiens et de leur Mozzarella au
lait de buffle.
Entre Triantaphillos et son troupeau existe
une mystérieuse connivence : il les dirige en imitant leurs grognements et une
force tranquille émane de sa personne, à l’instar de ces buffles imposants qui
vous fuient alors qu’ils pourraient sans peine vous piétiner. Fait étrange :
certaines bêtes ont des yeux semblables aux siens, d’un bleu intense qui
illumine son large visage marqué par le soleil…
Nous ne parlons pas la
même langue et à maintes reprises, nous nous arrêtons pour dessiner dans le
sable des schémas et des chiffres… Il y a quelques années, des journalistes
français sont déjà venus l’interviewer et je crois qu’il prend plaisir à
partager sa passion.
Aux alentours de midi, dans un coin à
l’ombre, sous un arbrisseau, un bruit singulier me sort de mes rêveries : des
milliers de Cormorans passent au-dessus de ma tête en caressant l’air chaud de
leur vol agité et viennent se poser là, presque devant moi, dans une frénésie
qui gagne tous les oiseaux du lac. Comme tombant du ciel, les Spatules blanches
s’abattent sur la troupe pour filtrer les eaux remuées par les autres volatiles.
Ce sont ensuite les Aigrettes et les Hérons qui se posent au milieu des cous et
des becs actionnés comme des pistons ; chaque animal traquant dans le tumulte
général un bout de nageoire à happer. Dans la clarté du soleil, je ne vois plus
que des taches noires et blanches au milieu de gerbes d’eau. Les quelques
cormorans qui ont gagne la terre ferme pour faire sécher leurs ailes semblent
implorer le ciel de leur garantir une pêche fructueuse…
Impressionnant
ballet moderne qu’une dizaine de danseurs ailés achèvent en apothéose. Ils
planent un moment au-dessus des eaux bouillonnantes, fiers d’arborer leurs
majestueux costumes blancs translucides, tous becs dehors, avant de se poser
dans un ultime virage, coordonnés à la perfection. Une habile glissade à la
surface de l’eau et voici l’emblème de la réserve barbotant parmi les autres
volatiles, tel Gulliver chez les Lilliputiens ! Le Pélican frise. Un géant dont
l’envergure peut dépasser les trois mètres. Une espèce aussi fabuleuse à
observer que menacée... Nous sommes peu de spectateurs à assister à ce spectacle
et je suis sans conteste le plus incongru : ventre à terre, bouche ouverte, les
jumelles « vissées » sur mon visage ! Devant moi, ce ne sont plus des milliers
d’oiseaux agités mais un seul et même animal gigantesque s’abreuvant de ces eaux
aveugles, un dragon polycéphale surpris près de sa tanière… Un dragon craintif
qu’un tracteur fait fuir… Au passage, le conducteur me hèle dans sa langue. Je
lui réponds en français et il s’éloigne en vociférant.
La
piste devenue herbeuse se termine en cul de sac au milieu des marécages. Il
règne ici une atmosphère de mangrove, et du fin fond du dédale des arbres noyés
me parviennent des cris non identifiés. En bon sanctuaire, le lac sait conserver
ses secrets au creux de son écrin de verdure. Les vieux pêcheurs les connaissent
peut-être, eux que les pélicans suivent dociles comme de vieux compagnons… Je me
sens un peu comme un intrus, au cœur de cet endroit où les montagnes, coquettes
se mirent dans le miroir de Kerkini.