Lac de Kerkini, Grèce, 19 avril 2005.


 Le passage dans les montagnes des Pindos ne s’est pas soldé par de fructueuses rencontres, comme je l’espérais: les bergers se trouvent encore dans les plaines et personne n’était prêt à jouer pour moi le traducteur auprès des rares éleveurs locaux. J’ai donc pris le parti de rejoindre la Bulgarie où des gens m’attendent pour m’aider. Sidirokastro, ce n’était au départ qu’une ville grecque près de la frontière bulgare où l’on devait m’expédier mon passeport en poste restante… Une étape obligée en somme où je ne comptais rester qu’une journée. Le sort en a décidé autrement et si je n’avais pas rencontré Maria et les autres membres de sa famille, je serais probablement passé à côté de ce lieu grandiose. J’imagine avec effroi le nombre d’endroits que l’on manque ainsi, parce que trop pressé d’aller du point A au point B !
 
 Comme on me l’a indiqué, je tourne à droite, après le pont sur le fleuve Strimonas, afin de rejoindre une piste menant au grand lac. Les abords du Strimonas sont verdoyants, parsemés d’arbres mais l’herbe y est rase car plus de 1000 buffles pâturent ici toute l’année, sans compter les vaches et les moutons. C’est d’ailleurs le seul endroit en Grèce où l’on en trouve autant. Il y a bien quelques troupeaux dans les pays limitrophes -Albanie, Italie et Bulgarie- mais il faut faire ensuite des milliers de kilomètres vers l’est du continent pour admirer ce placide bovin. Placide ? Je passe tout de même avec précaution près des premières bêtes que je croise, avec en tête les charges imprévisibles de son cousin d’Afrique…
 Les pâtures humides manquent cruellement ici et Triantaphilos, le plus important éleveur du secteur va sûrement diminuer son cheptel pour réduire ses charges. Il nourrit en effet, pendant près de 8 mois de l’année, ses 600 bêtes avec du fourrage ! Le buffle aime l’eau et s’y réfugie volontiers pour éviter les piqûres des taons et la morsure du soleil. J’en aperçois ainsi quelques-uns, perches sur un îlot à une centaine de mètres du bord, se délectant des quelques tiges épargnées par le reste du troupeau, moins téméraire. Aujourd’hui, les éleveurs de buffles sont aidés par l’Europe mais il n’y a encore pas si longtemps, l’Etat les taraudait pour qu’ils prennent des vaches…Avec l’avènement des machines, cet animal de trait puissant et rustique a perdu de son utilité et les rares personnes qui continuent a l’élever commencent tout juste a vendre leur viande a un prix décent. Elle n’est pas loin l’époque ou des bouchers la commercialisaient sous l’étiquette « viande de cheval », de peur de choquer la clientèle. Pour l’avoir goûtée, je peux dire que c’est une viande savoureuse …
 Par ailleurs, le lait de très bonne qualité est utilisé par des pâtisseries d’Athènes et de Thessalonique et les éleveurs du nord de la Grèce regroupés en association envisagent de faire du fromage, a l’image des italiens et de leur Mozzarella au lait de buffle.
 
 Entre Triantaphillos et son troupeau existe une mystérieuse connivence : il les dirige en imitant leurs grognements et une force tranquille émane de sa personne, à l’instar de ces buffles imposants qui vous fuient alors qu’ils pourraient sans peine vous piétiner. Fait étrange : certaines bêtes ont des yeux semblables aux siens, d’un bleu intense qui illumine son large visage marqué par le soleil…
 Nous ne parlons pas la même langue et à maintes reprises, nous nous arrêtons pour dessiner dans le sable des schémas et des chiffres… Il y a quelques années, des journalistes français sont déjà venus l’interviewer et je crois qu’il prend plaisir à partager sa passion.
 
 Aux alentours de midi, dans un coin à l’ombre, sous un arbrisseau, un bruit singulier me sort de mes rêveries : des milliers de Cormorans passent au-dessus de ma tête en caressant l’air chaud de leur vol agité et viennent se poser là, presque devant moi, dans une frénésie qui gagne tous les oiseaux du lac. Comme tombant du ciel, les Spatules blanches s’abattent sur la troupe pour filtrer les eaux remuées par les autres volatiles. Ce sont ensuite les Aigrettes et les Hérons qui se posent au milieu des cous et des becs actionnés comme des pistons ; chaque animal traquant dans le tumulte général un bout de nageoire à happer. Dans la clarté du soleil, je ne vois plus que des taches noires et blanches au milieu de gerbes d’eau. Les quelques cormorans qui ont gagne la terre ferme pour faire sécher leurs ailes semblent implorer le ciel de leur garantir une pêche fructueuse…
 Impressionnant ballet moderne qu’une dizaine de danseurs ailés achèvent en apothéose. Ils planent un moment au-dessus des eaux bouillonnantes, fiers d’arborer leurs majestueux costumes blancs translucides, tous becs dehors, avant de se poser dans un ultime virage, coordonnés à la perfection. Une habile glissade à la surface de l’eau et voici l’emblème de la réserve barbotant parmi les autres volatiles, tel Gulliver chez les Lilliputiens ! Le Pélican frise. Un géant dont l’envergure peut dépasser les trois mètres. Une espèce aussi fabuleuse à observer que menacée... Nous sommes peu de spectateurs à assister à ce spectacle et je suis sans conteste le plus incongru : ventre à terre, bouche ouverte, les jumelles « vissées » sur mon visage ! Devant moi, ce ne sont plus des milliers d’oiseaux agités mais un seul et même animal gigantesque s’abreuvant de ces eaux aveugles, un dragon polycéphale surpris près de sa tanière… Un dragon craintif qu’un tracteur fait fuir… Au passage, le conducteur me hèle dans sa langue. Je lui réponds en français et il s’éloigne en vociférant.
 
 La piste devenue herbeuse se termine en cul de sac au milieu des marécages. Il règne ici une atmosphère de mangrove, et du fin fond du dédale des arbres noyés me parviennent des cris non identifiés. En bon sanctuaire, le lac sait conserver ses secrets au creux de son écrin de verdure. Les vieux pêcheurs les connaissent peut-être, eux que les pélicans suivent dociles comme de vieux compagnons… Je me sens un peu comme un intrus, au cœur de cet endroit où les montagnes, coquettes se mirent dans le miroir de Kerkini.
 

Marc Lecacheur
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