Introduction au voyage

L’idée a germé lentement à la lumière de l’écran d’ordinateur du bureau. Par la fenêtre, les étages d’un parking me barraient l’horizon et je repensais à ce berger alpin avec qui j’avais passé une semaine, quelques années auparavant. Son horizon était tout autre, jalonné de crêtes et d’arêtes rocheuses toutes inscrites dans sa rétine. Avec mes jumelles, j’avais le plus grand mal à localiser la marmotte qu’il avait vu se dresser à des centaines de mètres de nous. Lui n’avait que ses yeux…
 Je passais une sorte « d’entretien d’embauche » pour devenir moi-même berger. Il me restait juste à signer. Une mauvaise chute de nuit dans les douves d’un fort en ruine m’en empêcha. Le hasard m’éloignait ainsi pour un temps du chemin qui mène aux estives.
  Je me suis donc retrouvé devant cet écran d’ordinateur - comme tant d’autres- à parler de protection de la nature dans des salles de réunion confinées, à tenter de mobiliser des sous et des hommes pour la cause d’espèces animales menacées. Au regard des résultats, je me sentais profondément inutile. Il était impossible d’agir concrètement sur le terrain sans l’aide des exploitants agricoles qui détenaient la clé des champs. La plupart avaient le nez, comme qui dirait, dans le volant du tracteur et pensaient bien évidemment à faire tourner la ferme avant tout chose. Tout cela me semblait peine perdue…
  Quand j’ai enfin pris conscience que la rotondité du postérieur humain n’était pas qu’une simple adaptation à la position assise adoptée dans les bureaux, la décision était prise : j’allais enfourcher mon fidèle destrier de rayons et d’acier pour aller rencontrer les pâtres d’Europe sur le chemin de ma propre transhumance ! Dans mes sacoches, il y aurait ma cuisine, ma salle de bain et ma chambre. Pour ce qui est du salon, il serait changeant : tantôt bordé d’un lac, tantôt effleurant un précipice, sur le sable d’une plage ou sur les dalles d’un plateau calcaire.
  J’ai fait germer l’idée, d’abord discrètement, comme une graine de lentille qu’on place dans l’humidité du coton et puis quand la pousse était assez solide, je l’ai sortie à l’air libre et l’ai montrée aux autres. La suite de l’histoire est un joli crescendo où les partenaires viennent un à un rejoindre la marche, comme les instruments d’un orchestre, jusqu’au jour du départ où le cycliste que je suis est devenu soliste. Famille, sponsors, amis, plus ils croyaient en moi et plus j’y croyais moi-même. J’acceptais enfin l’aide d’autrui et commençais à comprendre que recevoir et donner étaient deux verbes étroitement liés.
  S’il y a bien un livre que j’aurais voulu emmener, c’est le « Don Quichotte » de Cervantès » car j’aime la manière avec laquelle ce personnage un peu fou vit ses rêves d’aventure, d’abord moqué, puis peu à peu entraîne dans sa folie tous ceux qui l’entourent. Dommage, les sacoches étaient déjà pleines…. Je pars néanmoins avec ma monture « Rossinante »…

Marc Lecacheur
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