
Un cavalier galope dans
la puszda. Il trace un sillon à travers les herbes vertes et rouges de la
plaine, sans même prendre garde aux ornières et aux hordes de moustiques qui
l’assaillent. Un grand péril l’attend s’il n’arrive pas à rejoindre son repaire
avant le couchant. Son regard traduit la peur. La peur d’etre pris par les
“Hajdus”, battu à mort puis enterré sans sermon quelquepart dans la
puszda.
C’est le sort réservé aux “Betyars”, ces hors-la-loi voleurs de
bétail...
Rappelle-toi ce matin, la table désespérément vide,
les enfants en larmes... Il te fallait trouver coûte que coûte à manger.
L’instinct de survie l’a emporté sur la crainte des représailles.
Des
flammes dans les yeux, l’homme crie à son cheval d’accélérer, tandis que sous sa
longue tunique en peau de mouton, l’agneau tout juste dérobé se débat, apeuré
par les à-coups du triple-galop...
Cent-cinquante ans plus
tard.
L’air est chaud et les minutes s’égrènent au son du Butor et du
Sonneur à ventre de feu, invisibles lutins de la plaine. Barges et Courlis
jouent à cache-cache parmi les graminées...
Un cavalier galope dans la
puszda. Celui-là ne cherche plus à franchir l’horizon mais tourne en rond sous
les applaudissements des touristes allemands. Le passé s’accroche à cette terre
comme une mère a son enfant mais les gens du pays sont las.
Dans les
prés alentours, de fabuleux animaux paissent encore et je cherche parmi les
milles et une cornes dressées, celle de la Licorne, sait-on
jamais...
Les brebis “Racka” mangent l’herbe mais plus personne ne les
traie pour faire le Gomolya, ce fromage réputé. Les imposants boeufs “Szurke”,
quant à eux, ne sont plus jamais attelés pour travailler la
terre.
Sandor se remémore l’époque où son père, “horseman”, passait le
plus clair de ses nuits dehors près de ses chevaux, du printemps à
l’automne.
-“Vous éleviez les chevaux pour la viande?”
demandai-je naïvement.
Lui et Viola, ma traductrice, me répondent d’une
seule voix, horrifiés:
-“Il n’y a que les Italiens pour manger de la
viande équine! En Hongrie, le cheval est sacré!” Qu’on se le
dise...
Les habitants de Debrecen confiaient leurs animaux
aux gens d’ici et ne les récuperaient qu’à l’automne. Cheval de course, de
trait, debourré ou non, tous passaient les beaux jours entre les mains expertes
des hommes d’Hortobagyi et des hameaux alentours.
Aujourd’hui les puits
avec leurs balanciers en bois ont des allures de calvaires au milieu du “noman’s
land”. Les brebis Mérinos espagnoles ont remplacé les rustiques Racka moins
productives et les cultures céréalières encerclent de toutes parts les prairies
protégées du parc national. La modernité fait le siège à la
tradition.
Sans la valorisation touristique qui est faite des coutumes
pastorales d’antan, tout serait peut-être passé aux oubliettes: races, bergeries
cossues couvertes de roseaux, habits, outils. Il pourrait n’y avoir que les
vitrines poussiéreuses du musée d’Hortobagyi pour évoquer le faste
passé.
Sandor tente tout au moins de s’en persuader pour éviter de
plonger dans une profonde nostalgie. Son père l’a poussé à ne pas exercer le
même métier que lui. Le quinquagenaire a ainsi travaillé à l’abattoir local
jusqu’a sa fermeture et il est maintenant employé par la compagnie propriétaire
du cheptel d’animaux domestiques menacés.
Fièrement, il m’annonce qu’il
possède à présent son propre cheval, à la manière d’un grand enfant qui aurait
finalement réalisé son rêve le plus cher. Je le quitte, un peu rassuré. A cent
lieues des échoppes, de leurs brillantes babioles, des spectacles de foire et
des bêtes en enclos, il existe encore des coeurs où bat la cadence des
traditions...