Hortobagyi, en Hongrie, les 22 et 23 mai 2005


 Un cavalier galope dans la puszda. Il trace un sillon à travers les herbes vertes et rouges de la plaine, sans même prendre garde aux ornières et aux hordes de moustiques qui l’assaillent. Un grand péril l’attend s’il n’arrive pas à rejoindre son repaire avant le couchant. Son regard traduit la peur. La peur d’etre pris par les “Hajdus”, battu à mort puis enterré sans sermon quelquepart dans la puszda.
 C’est le sort réservé aux “Betyars”, ces hors-la-loi voleurs de bétail...
 
 Rappelle-toi ce matin, la table désespérément vide, les enfants en larmes... Il te fallait trouver coûte que coûte à manger. L’instinct de survie l’a emporté sur la crainte des représailles.
 Des flammes dans les yeux, l’homme crie à son cheval d’accélérer, tandis que sous sa longue tunique en peau de mouton, l’agneau tout juste dérobé se débat, apeuré par les à-coups du triple-galop...
 
 Cent-cinquante ans plus tard.
 L’air est chaud et les minutes s’égrènent au son du Butor et du Sonneur à ventre de feu, invisibles lutins de la plaine. Barges et Courlis jouent à cache-cache parmi les graminées...
 Un cavalier galope dans la puszda. Celui-là ne cherche plus à franchir l’horizon mais tourne en rond sous les applaudissements des touristes allemands. Le passé s’accroche à cette terre comme une mère a son enfant mais les gens du pays sont las.
 Dans les prés alentours, de fabuleux animaux paissent encore et je cherche parmi les milles et une cornes dressées, celle de la Licorne, sait-on jamais...
 Les brebis “Racka” mangent l’herbe mais plus personne ne les traie pour faire le Gomolya, ce fromage réputé. Les imposants boeufs “Szurke”, quant à eux, ne sont plus jamais attelés pour travailler la terre.
 Sandor se remémore l’époque où son père, “horseman”, passait le plus clair de ses nuits dehors près de ses chevaux, du printemps à l’automne.
 
 -“Vous éleviez les chevaux pour la viande?” demandai-je naïvement.
 Lui et Viola, ma traductrice, me répondent d’une seule voix, horrifiés:
 -“Il n’y a que les Italiens pour manger de la viande équine! En Hongrie, le cheval est sacré!” Qu’on se le dise...
 
 Les habitants de Debrecen confiaient leurs animaux aux gens d’ici et ne les récuperaient qu’à l’automne. Cheval de course, de trait, debourré ou non, tous passaient les beaux jours entre les mains expertes des hommes d’Hortobagyi et des hameaux alentours.
 Aujourd’hui les puits avec leurs balanciers en bois ont des allures de calvaires au milieu du “noman’s land”. Les brebis Mérinos espagnoles ont remplacé les rustiques Racka moins productives et les cultures céréalières encerclent de toutes parts les prairies protégées du parc national. La modernité fait le siège à la tradition.
 Sans la valorisation touristique qui est faite des coutumes pastorales d’antan, tout serait peut-être passé aux oubliettes: races, bergeries cossues couvertes de roseaux, habits, outils. Il pourrait n’y avoir que les vitrines poussiéreuses du musée d’Hortobagyi pour évoquer le faste passé.
 Sandor tente tout au moins de s’en persuader pour éviter de plonger dans une profonde nostalgie. Son père l’a poussé à ne pas exercer le même métier que lui. Le quinquagenaire a ainsi travaillé à l’abattoir local jusqu’a sa fermeture et il est maintenant employé par la compagnie propriétaire du cheptel d’animaux domestiques menacés.
 Fièrement, il m’annonce qu’il possède à présent son propre cheval, à la manière d’un grand enfant qui aurait finalement réalisé son rêve le plus cher. Je le quitte, un peu rassuré. A cent lieues des échoppes, de leurs brillantes babioles, des spectacles de foire et des bêtes en enclos, il existe encore des coeurs où bat la cadence des traditions...
 

Marc Lecacheur
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