Petits portraits du bitume : Fiorenzo Arnaudo
Vinadio, vallée Stura, Italie, le 9 mars 2005.


 - “Tu verras, Fiorenzo a la manière de raconter les choses...”
 
 J’ai la chance de croiser par hasard le vieil homme avec un de ses frères, sur une petite place bétonnée de Vinadio.
 
 La conversation s’engage aussitôt et comme le frère doit retirer le fumier de son étable, nous nous retrouvons discutant comme deux vieux amis.
 
 Fiorenzo est né en 1928. Certes, ses mains tremblent bien un peu lorsqu’il roule sa cigarette mais ses yeux pétillants trahissent une jeunesse sans rides qui palpite encore en lui. Pendant près de 30 ans, il s’en est allé de ferme en ferme, du Languedoc-Roussillon à la Crau. Il connaissait alors tous les bergers et éleveurs de ce coin de France pour la bonne raison qu’il était tondeur. Plus encore que le métier de berger, la profession de tondeur doit sembler pour beaucoup d’un autre âge et pourtant… Tant qu’il y aura des moutons, il faudra des mains expertes pour les tondre et les éleveurs néo-zélandais ne s’y sont pas trompés qui possèdent des brebis principalement pour la laine. Lorsque l’on sait qu’en France et dans les pays limitrophes, la vente de la laine compense à peine le coût de la tonte, on comprend pourquoi beaucoup vont tondre sur d’autres continents…
 
 De la mi-février au début du mois de mai, Fiorenzo et les autres membres de son équipe de tondeurs, la « churmo » comme on l’appelle, couchaient chaque soir dans les granges, à même la paille. La tradition voulait que chaque éleveur les nourrisse du mieux qu’il puisse pour éviter les critiques de ses collègues. Cette coutume de nourrir les tondeurs n’a quasiment plus cours aujourd’hui.
 
 Le travail était dur, ça oui ! Ses mains et ses reins s’en souviennent mais les soirées avec les amis étaient toujours festives. Il y avait avec lui Henri, cet espagnol qui lui a appris le métier et avec qui il a tondu pendant plus de vingt ans. Ensemble ils ne craignaient personne et leur réputation n’était plus à faire !
 Ainsi entre 1958 et 1978, Fiorenzo en a vu passer des bêtes entre ses mains. Il a d’abord exercé avec les « ciseaux » - qu’il se plantait sans cesse dans les doigts à ses débuts – et puis est arrivée la tondeuse.
 A la fin de la saison de tonte, Fiorenzo gardait les bêtes dans les plaines du sud de la France puis montait ensuite en estive avec le troupeau du patron et ses collègues bergers.
 «De jour, de nuit, on marchait comme on pouvait ! »
 Il a fait partie de ses solides gaillards qui arpentaient la « draille marseillaise » entre Arles et le Col de Larche. Cette voie de transhumance sans balises ni panneaux était connue des « bayles » seuls, ces hommes expérimentés, véritables intermédiaires entre le patron et ses bergers.
 A pied. En train. En camion. Fiorenzo a vu évoluer cette pratique séculaire qui permettait à bon nombre d’Italiens expatriés de revoir, l’été venu, leur contrée natale.
 
 Sur la place de Vinadio, la nuit tombe doucement sans qu’aucun de nous ne s’en aperçoive. J’entends à peine l’eau de la fontaine couler derrière moi…
 Il y a eu cette année terrible où la neige l’a surpris alors qu’il gardait près de Valloire. A 12h00, elle s’est mise à tomber. Il était seul avec les bêtes et il a fallu qu’il descende au pas de course au village le plus proche en les faisant passer en file indienne sur une crête bordée de ravins. Au village, l’épaisseur de neige a atteint soixante-dix centimètres et il a fallu construire un parc de fortune sur la place du village. Les bêtes sont restées ainsi pendant quatre jours sans manger le moindre brin d’herbe : impossible de trouver du foin et de se déplacer.
 Lorsque enfin, ils ont pu atteindre la gare où le train les attendait, le troupeau était si nerveux qu’il a reflué au dernier moment et toutes les bêtes sont passées sur Fiorenzo. Il a fallu réquisitionner l’ensemble du personnel de la gare pour réussir à les charger dans les wagons. Epuisés, les bergers se sont couchés sans couvertures au milieu des moutons et le lendemain matin, lorsque Fiorenzo a voulu réveiller le patron, il arrivait à peine à articuler, tant ses mâchoires claquaient…
 
 A Salon de Provence, le calvaire n’était pas fini ; obligés d’investir une nouvelle fois la place communale, ils se sont faits expulser à l’aurore par les gendarmes parce que c’était jour de marché !
 Les chiens à bout de nerfs mordaient jusqu’au sang les brebis pour les retourner : les affamées se jetaient sans relâche sur le premier bosquet qu’elles voyaient.
 Fiorenzo crachait du sang lorsqu’il toussait et après cette série d’épreuves il est reste alité durant huit jours chez sa sœur. Presque mort…
 
 L’année suivante, pourtant, il est remonté.
 
 Encore aujourd’hui, le vieil homme transmet son savoir. Il sait diagnostiquer en bon « professeur berger » les maladies comme la « Piquotte » et connaît les remèdes à appliquer. Nombreux sont ceux qui dans la vallée ont évité, grâce a lui, de voir leur troupeau décimé.
 
 « C’était la belle vie. J’étais jeune. Maintenant, je suis vieux. Je ne suis plus bon à rien… »
 Ne crois pas cela, cher Fiorenzo, il y en a un qui repart ce soir, le sourire aux lèvres et la tête pleine de tes souvenirs…
 

Marc Lecacheur
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