
- “Tu verras, Fiorenzo a la manière de raconter les
choses...”
J’ai la chance de croiser par hasard le vieil
homme avec un de ses frères, sur une petite place bétonnée de
Vinadio.
La conversation s’engage aussitôt et comme le frère
doit retirer le fumier de son étable, nous nous retrouvons discutant comme deux
vieux amis.
Fiorenzo est né en 1928. Certes, ses mains
tremblent bien un peu lorsqu’il roule sa cigarette mais ses yeux pétillants
trahissent une jeunesse sans rides qui palpite encore en lui. Pendant près de 30
ans, il s’en est allé de ferme en ferme, du Languedoc-Roussillon à la Crau. Il
connaissait alors tous les bergers et éleveurs de ce coin de France pour la
bonne raison qu’il était tondeur. Plus encore que le métier de berger, la
profession de tondeur doit sembler pour beaucoup d’un autre âge et pourtant…
Tant qu’il y aura des moutons, il faudra des mains expertes pour les tondre et
les éleveurs néo-zélandais ne s’y sont pas trompés qui possèdent des brebis
principalement pour la laine. Lorsque l’on sait qu’en France et dans les pays
limitrophes, la vente de la laine compense à peine le coût de la tonte, on
comprend pourquoi beaucoup vont tondre sur d’autres
continents…
De la mi-février au début du mois de mai,
Fiorenzo et les autres membres de son équipe de tondeurs, la « churmo » comme on
l’appelle, couchaient chaque soir dans les granges, à même la paille. La
tradition voulait que chaque éleveur les nourrisse du mieux qu’il puisse pour
éviter les critiques de ses collègues. Cette coutume de nourrir les tondeurs n’a
quasiment plus cours aujourd’hui.
Le travail était dur, ça
oui ! Ses mains et ses reins s’en souviennent mais les soirées avec les amis
étaient toujours festives. Il y avait avec lui Henri, cet espagnol qui lui a
appris le métier et avec qui il a tondu pendant plus de vingt ans. Ensemble ils
ne craignaient personne et leur réputation n’était plus à faire !
Ainsi
entre 1958 et 1978, Fiorenzo en a vu passer des bêtes entre ses mains. Il a
d’abord exercé avec les « ciseaux » - qu’il se plantait sans cesse dans les
doigts à ses débuts – et puis est arrivée la tondeuse.
A la fin de la
saison de tonte, Fiorenzo gardait les bêtes dans les plaines du sud de la France
puis montait ensuite en estive avec le troupeau du patron et ses collègues
bergers.
«De jour, de nuit, on marchait comme on pouvait !
»
Il a fait partie de ses solides gaillards qui arpentaient la «
draille marseillaise » entre Arles et le Col de Larche. Cette voie de
transhumance sans balises ni panneaux était connue des « bayles » seuls, ces
hommes expérimentés, véritables intermédiaires entre le patron et ses
bergers.
A pied. En train. En camion. Fiorenzo a vu évoluer cette
pratique séculaire qui permettait à bon nombre d’Italiens expatriés de revoir,
l’été venu, leur contrée natale.
Sur la place de Vinadio, la
nuit tombe doucement sans qu’aucun de nous ne s’en aperçoive. J’entends à peine
l’eau de la fontaine couler derrière moi…
Il y a eu cette année
terrible où la neige l’a surpris alors qu’il gardait près de Valloire. A 12h00,
elle s’est mise à tomber. Il était seul avec les bêtes et il a fallu qu’il
descende au pas de course au village le plus proche en les faisant passer en
file indienne sur une crête bordée de ravins. Au village, l’épaisseur de neige a
atteint soixante-dix centimètres et il a fallu construire un parc de fortune sur
la place du village. Les bêtes sont restées ainsi pendant quatre jours sans
manger le moindre brin d’herbe : impossible de trouver du foin et de se
déplacer.
Lorsque enfin, ils ont pu atteindre la gare où le train les
attendait, le troupeau était si nerveux qu’il a reflué au dernier moment et
toutes les bêtes sont passées sur Fiorenzo. Il a fallu réquisitionner l’ensemble
du personnel de la gare pour réussir à les charger dans les wagons. Epuisés, les
bergers se sont couchés sans couvertures au milieu des moutons et le lendemain
matin, lorsque Fiorenzo a voulu réveiller le patron, il arrivait à peine à
articuler, tant ses mâchoires claquaient…
A Salon de
Provence, le calvaire n’était pas fini ; obligés d’investir une nouvelle fois la
place communale, ils se sont faits expulser à l’aurore par les gendarmes parce
que c’était jour de marché !
Les chiens à bout de nerfs mordaient
jusqu’au sang les brebis pour les retourner : les affamées se jetaient sans
relâche sur le premier bosquet qu’elles voyaient.
Fiorenzo crachait du
sang lorsqu’il toussait et après cette série d’épreuves il est reste alité
durant huit jours chez sa sœur. Presque mort…
L’année
suivante, pourtant, il est remonté.
Encore aujourd’hui, le
vieil homme transmet son savoir. Il sait diagnostiquer en bon « professeur
berger » les maladies comme la « Piquotte » et connaît les remèdes à appliquer.
Nombreux sont ceux qui dans la vallée ont évité, grâce a lui, de voir leur
troupeau décimé.
« C’était la belle vie. J’étais jeune.
Maintenant, je suis vieux. Je ne suis plus bon à rien… »
Ne crois pas
cela, cher Fiorenzo, il y en a un qui repart ce soir, le sourire aux lèvres et
la tête pleine de tes souvenirs…