Czarne, Pologne, juin 2005


 Wojtek me conseille d’aller à Czarne. Dans ce petit hameau polonais près de la frontière slovaque, je trouverai certainement des bergers aux moeurs traditionnels. Soit. Mais où se trouve Czarne?
 Quelquepart au sud de Gorlice... Sur la carte, la route s’arrête au village de Jasionka. En réalité, elle continue mais le goudron cède la place aux graviers et à la poussière.
 -“Gazu, gazu!” crient les enfants à mon passage,
 Oui, oui, je mets les gaz!
 
 Dire que cette portion de route est un calvaire serait réducteur: c’est une succession de calvaires, d’effigies religieuses amputées, de christs sans croix, sans bras, sans pieds. Le secteur s‘est dépeuplé sous la pression du gouvernement, aux lendemains de la seconde guerre mondiale et les habitants se sont pour la plupart exilées vers l’Ukraine. C'est tout ce qu'il reste du passé, ces croix en bord de piste et puis ces quelques batisses de plain-pied aux facades simples. On est loin des maisons cossues en bois de Zakopane, plus à l’ouest. Ici, pas un magasin. Les gens n’ont que l’eau de leurs puits à vous offrir mais qu’elle est bonne, qu’elle est fraiche!
 Je ne prends même pas la peine de freiner dans la dernière grande descente tant l’étape du jour m’a épuisé. Dans un virage apparaissent soudain trois formes blanches: des chiens de protection!
 “Hiiiii....”
 Dans un grincement déchirant, le vélo s’arrête à quelques mètres seulement du premier molosse. Les brebis sont cachées sous les arbres de la haie en bord de piste. Je sais donc où me rendre demain.
 Un peu plus bas, je monte la tente pour la nuit dans la ripisylve d’un petit cours d’eau. Au cours du déballage, un des sacs tombe à l’eau et c’est l’occasion de vérifier que ce modèle flotte bel et bien mais n’est pas étanche!
 Le soir venu, il n’y a guère que le crépitement du feu, le ronronnement du Primus pour concurrencer le bruit de l’eau qui s’écoule. Les pierres des ruisseaux conversent entre elles, le saviez-vous? Je les écoute, intonations graves et aigües, compagnie déroutante...
 
 Le lendemain
 8h30. La bière à la main, les tenanciers du petit hôtel Radocina me regardent gesticuler, silencieux. J’utilise tout le vocabulaire corporel dont je dispose afin de leur faire comprendre que je recherche un traducteur pour interviewer les bergers du secteur. Ils finissent par me passer au téléphone un homme parlant allemand. Nous nous comprenons. Enfin presque...
 -“Et souhaitez-vous rencontrer des pasteurs catholiques ou orthodoxes?”
 Non, non! Les brebis qui m’intéressent mangent l’herbe, pas l’hostie!
 J’ai rendez-vous à 18h00 avec une jeune femme anglophone prête à m’aider.
 Entre temps, je mobilise un groupe d’adolescentes polonaises bilingues fraîchement arrivées pour qu’elles m’accompagnent au cas où la première personne se désisterait.
 
 Joseph, le berger, n’en revient pas lorsque’il voit débarquer un francais entouré de six charmantes polonaises! Tout voyageur est un peu l’ambassadeur de son pays et c’est mon devoir que de raffermir la réputation des Francais! C'est une forme non dangereuse de patriotisme...
 Le quinquagénaire est du coup tout sourire et répond volontiers aux questions posées habilement par Ela, ma traductrice attitrée.
 Les mile et quelques brebis séparées en deux troupes ne lui appartiennent pas. Leur propriétaire posséde une ferme aux portes du Parc National de Gorczanski où elles passent l’hiver au chaud. Au Printemps, Joseph et six autres bergers transhument de la-bas jusqu’à Czarne, soit neuf jours à pied pour y séjourner ensuite tout l’été. Ils gardent les deux troupeaux, font le fromage, ce fameux “Oscypeg” fumé au-dessus du foyer qu'une compagnie vient chercher régulierement en camion. Malgré les cinq chiens et la garde en continu, le loup a déjà tué cinq bêtes depuis le mois de mai. Chaque été, une dizaine disparaissent ainsi. C’est le tribut payé au prédateur.
 Joseph aime son métier, nul besoin de le questionner à ce sujet. A voir comme les brebis le suivent aveuglement parmi les herbes hautes, on sent qu’elles le considèrent comme leur pasteur et qu’il leur accorde en retour toute son attention. Du coin de l’oeil, je regarde, amusé, les Polonaises caresser les chiens, faire des bonds lorsqu’une agnelle curieuse goùte leurs shorts ou leurs lacets. J'assiste au choc de deux univers...
 Le berger doit ramener les bêtes à l’enclos pour la troisième traite de la journée. Ela et moi l’accompagnons. Nous devons rester près de lui pour ne pas effrayer ses protegées. A notre passage, le Râle des Genets, caché au milieu des graminées, cesse son chant mécanique. Le troupeau occupe à lui seul l'espace sonore: la laine frotte contre l’herbe, l’homme guide la troupe à la voix, entonnant timidement le premiers couplets d’une chansonnette.
 Autour de la cabane, les autres s’activent, portent le seau près de l’enclos où sept-cent bêtes attendent d’être traies. Le petit verre de vodka tourne entre nous tous, une, deux, trois fois pour donner du coeur à l’ouvrage. Cinq hommes s’installent en ligne sous les abris tandis qu’un sixième manie le fouet pour amener les bêtes. La plupart ont une cinquantaine d’années, un seul a dix-huit ans à peine. Le silence s’installe entre eux tandis que la nuit tombe et que nous discutons avec l'homme au fouet.
 Brebis et sexe sont ses thèmes favoris. “Brebis” parce que cet animal est au centre de son quotidien; “sexe” parce qu’il n’y a pas toujours des femmes comme Ela à qui parler...
 Jamais de femmes? Il nuance ses propos: des filles du village d’à côté les ”visitent” régulièrement. Un peu de plaisir en échange de cinq slotis, soit une bouteille de mauvais vin... Cette pensée m’obscurcit l’esprit. N’ont-elles que la prostitution comme réponse à la pauvretéî
 Il fait totalement nuit à présent et cet univers me paraît plus dur et plus sombre que jamais. Il y a certes la cohésion du groupe autour du labeur mais je devine que chacun d’eux resasse ses idées noires. Joseph, le soir, seul sous son abri humide et sale;Angei, vouté au-dessus du tonneau en bois, les avant-bras immergés dans le lait chaud pour rassembler le caillé.
 Nous restons ainsi deux heures et demi à discuter, accoudés au corral tandis que les trayeurs “triment” sans rien dire dans l'obscurité. Le lait est tranvasé dans de grands bidons et chargé sur un traineau sommaire que le cheval tire dans la pente. Les hommes sont éreintés. Plus un mot, plus un rire, il est près de 22h30, ils sont levés depuis 3h30 ce matin...
 
 Nous pénétrons dans la cabane.
 Ténèbres percées par les faibles rais de lumière des lampes à pétrole, braises crépitantes sous la grande marmite de fonte, fumée lourde qui monte sans pouvoir s'échapper. Serions-nous échoués dans quelque anti-chambre d'un univers dantesque?
 
 Mes yeux vont d'un recoin à un autre: accolés au plafond, les fromages sèchent en rangs serrés, prenant peu à peu leur couleur ambrée. Le bras mobile sur lequel est arrimée la chaîne de la marmite n'est autre qu'une solide branche d'arbre que l'on a gardée presque intacte. Elle s'étire à travers la pièce comme le mât tordu d'une embarcation de fortune et nous sommes assis en cercle tels des naufragés attendant la fin de l'orage. En effet, depuis quelques minutes il pleut dru dehors et des éclairs de chaleur silencieux se réfléchissent dans le blanc des yeux de nos interlocuteurs, deux bergers restés là pour faire le fromage. Les autres ont mangé un quignon de pain et sont allés se coucher sans rien dire, probablement épuisés.
 Nous discutons à l'abri de la tourmente. Un des deux hommes est de Zakopane. Il m'explique avec lassitude comment sa famille a été expropriée par le Parc National des Tatras. Les interdictions de pâturer en forêt seraient à l'origine des transhumances des troupeaux en été vers le sud-est, aux confins de l'Ukraine, de la Pologne et de la Slovaquie, là où les lois sont moins draconiennes. Je lui raconte ce que j'ai vu à Zakopane:des touristes rentrant sans arrêt dans la cabane, des bergers que l'on force presque à revêtir le costume traditionnel et que l'on tolère uniquement parce qu’ils constituent un attrait touristique et qu'ils permettent de gérer à moindre frais les prairies du parc...
 Tout en parlant, les deux hommes tranvasent le lait chaud dans deux tonneaux en bois, y versent quelques gouttes de ferment lactique puis laissent reposer.
 -“La cabane est incroyablement propre!” me fait remarquer Ela. Cette pièce est centrale, le feu y brûle sans cesse et c'est ici que sont modelés les “Oscypy”, principal produit de l'élevage.. Pour que l'ordre demeure au sein de cette communauté masculine, la propreté est nécessaire, pour ne pas dire fondamentale.
 Nous quittons nos hôtes au gré d'une accalmie et regagnons dans l'obscurité la piste où est garée la voiture d'Ela. Je leur ai promis de revenir le lendemain pour faire des clichés de jour. En passant près des calvaires, je m'attends à entendre l’une des statues m’interpeller:
 -“Alors, les bergers d'ici, qu'en penses-tu?”
 Du bien. Je n'en pense que du bien.
 
 Le surlendemain.
 8h00. Je salue les trois hommes assis autour de l'âtre. Ils lèvent la tête, esquissent un sourire puis se concentrent à nouveau sur leur ouvrage. Entre leurs mains, l'Oscypeg prend forme peu a peu : de cylindre humide, il devient sphère puis losange arrondi à la surface polie. Il faut le presser uniformement pour que s'écoule le petit lait, le remettre dans le lait chaud, le reprendre et ainsi de suite. Seul un des bergers se charge de donner à chaque fromage sa forme définitive, c'est le “spécialiste” comme il se nomme lui-même en riant. Il introduit un bâton fin au centre du fromage, le presse plus fortement que les autres pour extraire les dernières gouttes de petit-lait puis le tourne habilement entre ses mains jusqu'à ce qu'il acquierre son aspect caractéristique. On me propose de participer et j'accepte volontiers. Me voilà au milieu d'eux, le seau entre les jambes et une boule de fromage brûlante dans les mains.
 - “Délicatement, comme si tu caressais les seins d'une femme!”me fait comprendre mon voisin par gestes.
 L'image est évocatrice et me rappelle celle de mon aimée, quittée depuis bientôt six mois...
 Je reste une heure ainsi à les aider, heureux enfin de mettre “la main à la pâte”. Je pourrais rester là plus longtemps, apprendre à traire, à modeler l'Oscypeg...Oui, je pourrais... Mais d'autres découvertes m'attendent plus au nord de l'Europe, dans d'autres pays, je dois partir...Je pars... Ca y est, je suis parti. Au passage, derrière la haie, je devine Joseph et son troupeau, à l’ endroit même où je l'avais découvert deux jours plus tôt. Nous nous hélons mutuellement. Ce seront nos “au-revoir”...
 

Marc Lecacheur
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