Castel del Monte, Parc National de Gran Sasso, Italie, 1er avril 2005


 Je contemple un peu désemparé, les brebis « Pagliarola » de Francesco dans la bergerie située à l’écart du village de Santo Stefano. Une trentaine de bêtes toutes en os et en tristesse ; voilà tout ce qu’il reste de cette race ancienne de la région de Gran Sasso.
 « C’est une brebis pauvre » me répète l’éleveur ».
 Laine, viande et lait ; ceux qui demeuraient ici l’hiver profitaient des maigres produits de cet animal rustique. Les autres, les « transhumants », quittaient les montagnes à la fin de l’été pour gagner à pied les plaines des Pouilles situées à 300 kilomètres de là, au sud-est.
 Du néolithique aux années 1950, pasteurs et troupeaux ont emprunté les mêmes chemins d’évasion, les fameux « tratturi » dont sont seuls aujourd’hui se souviennent les cartes et les vieillards, que des démons modernes, routes et clôtures, ont dévoré vivants. Le «Tratturo Mâgno » entre L’aquila et Foggia était un axe important qui subsiste encore par endroits, pour qui sait lire le paysage. Ce village à flanc de coteau a toujours été le cœur du territoire pastoral, un haut lieu de la transhumance.
  Dans un des bars incroyablement animés, vous rencontrerez bien quelqu’un pour évoquer les passé de ces lieux, l’époque où il existait plus de cent mille brebis sur le Campo Imperator, ce vaste plateau situé juste au-dessus de la commune. On vous parlera peut-être français, car bon nombre d’habitants ont émigré au lendemain de la seconde guerre mondiale. Dans la boutique de Giacomo et sa femme, je vais d’un étal à un autre pour humer ces fromages « pécorinos » et autres « recottas » pareils à de vraies œuvres d’art. Ici, on peut goûter aux « sculptures » exposées. C’est avec toutes ces saveurs au palais que je me rends ensuite chez un personnage du village : Madalena Aromatario. Sa famille vit ici depuis le 17ème siècle, et les Aromatario ont toujours exercé le métier d’éleveur transhumant. Léotizio, le père presque centenaire, a connu l’époque où les hommes vivaient près de six mois loin de leur famille, dans les Pouilles. Il offrit un jour un agneau vivant au pape en visite à Gran Sasso. Mariano, le fils, mène encore ses huit cents bêtes en camion des Abruzzes aux Pouilles, entrainant avec lui les membres de sa famille. Il a d’ailleurs rencontré sa femme dans les plaines de Foggia. Il fut un temps où la famille possédait plus de six mille brebis, mais les crises économiques successives et le manque de personnel qualifié les ont contraint à réduire leur cheptel. Maddalena, la fille, assure le rôle tenu auparavant par sa mère. C’est une femme mystérieuse, férue de botanique et d’archéologie, une sorte de magicienne. Son indépendance semble aussi forte que celle des femmes de jadis qui dirigeaient la maison en l’absence des hommes. Son mari, d’ailleurs habite à une centaine de kilomètres du village, à Pescara… Elle a la lourde charge de fabriquer les fromages et de les vendre l’été venu. A mes yeux, cette femme est l’allégorie même de la tradition. Avec le sourire, elle dénigre les bergers d’aujourd’hui, d’origine albanaise ou macédonienne qui ne valent pas, d’après elle, ceux d’autrefois. Ces derniers savaient tout faire sans que l’on ait besoin d’être derrière eux. Elle n’a jamais pris part à la transhumance, ni saigné les bêtes mais sa vision de l’élevage est fine ; elle connaît bien les maux qui rongent le métier et me les énumère avec une passion contenue. Cette femme est l’un des derniers maillons d’une certaine forme d’aristocratie paysanne : ses mains sont soignées et parées de bagues mais elles savent modeler le lait caillé pour lui donner sa forme sa forme fromagère. Elle souhaiterait que le parc national de Gran Sasso œuvre plus en faveur des éleveurs en construisant par exemple des cabanes décentes pour les bergers.
 - « Nous sommes aussi des « animaux » qui devons être protégés ! » lâche-t-elle avec un brin de provocation. Respectueuse des traditions, Maddalena n’en aime pas moins expérimenter dans son chaudron de nouveaux procédés pour cailler le lait. En s’inspirant de techniques antiques, elle utilise des plantes astringentes, comme le chardon, l’ortie ou le citron pour créer des fromages aux goûts inédits. Les étals de la petite échoppe derrière la maison sont vides mais tous les ustensiles sont fin prêts dans la pièce attenante : chaudron, paniers en jonc tressé dans lesquels sont modelés les pécorinos, herbes diverses, plans de travail triangulaires…Un monde encore en sommeil. Elle me guide ensuite vers les sous-sols de sa demeure où je découvre, abasourdi, que les fondations abritent une grotte naturelle : « Plic, ploc… » des gouttes perlent au plafond et tombent au sol bruyamment. Quelques fromages sont affinés dans cet endroit mystique où je m’attends à tout instant à quelque apparition. Je suis maintenant convaincu que l’univers de cette femme est teinté de magie…Je me risque à lui demander ce qu’elle fera lorsque son frère proche de la retraite, arrêtera de transhumer et vendra son troupeau .
 - « Je ne sais pas » me répond-elle nerveusement
 Au léger sourire qui éclaire soudain son visage, je devine que rien ne l’empêchera de continuer, si elle le souhaite, à faire ce que beaucoup jugent comme étant les meilleurs fromages de la contrée.
 

Marc Lecacheur
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