
L’orage redouble de violence et la route prend des allures de rivière que
je remonte comme un saumon. Quelle est ma quête? Au milieu de la carte de la
Roumanie, il y a cette virgule crénelée, cette muraille naturelle entre le
printemps et l’été. Je vais au devant des Carpates…
Les
fossés des villages vomissent leur glaise dans les jardins et les cours, le
plafond du monde est si bas que j’ai du mal à discerner dans le carré que ménage
ma capuche s’il y a des montagnes derrière les nuages.
Je m’arrête un
instant. Quelques brebis pâturent en contrebas près d’un cours d’eau et je
remarque à peine ce drôle de paquet en plastique gisant près de la route. Il se
dresse soudain, tousse, s’ébroue. Un homme! Un berger!
Où sont les
bergers? Ils sont partout!
Chaque jour, je decouvre une bribe de la
légende pastorale roumaine dans la bouche de mes hôtes. On m’évoque des
transhumances inouies, de la Roumanie à la Russie, des Carpates au delta du
Danube mais les ombrageux pélerins demeurent invisibles.
Où sont les
bergers transhumants? Nulle part! Les routes qu’ils empruntent ne seraient-elles
sur aucune carte?
Comme un détective, je mets bout à bout les indices:
Dumitru et son film tourné pendant six semaines au contact des bergers, Gheorge
et ses souvenirs d’enfance, les quelques informations glanées sur
Internet...
Les temoignages convergent vers Sibiu, une ville
apparemment anodine située au pied des montagnes. Une ville entourée de
villages-satellites connus comme étant un des plus importants fiefs pastoraux du
pays. Poiana Sibiului, Jina, Saliste, Tilisca... Je suis déjà sur le chemin de
Tilisca quand je croise un troupeau foulant le bitume. Je brûle!
Ce qui
me frappe d’abord en arrivant, ce sont les façades des maisons, colorées,
décorées, presque pompeuses. Elles sont les vitrines de la richesse des éleveurs
du pays et trahissent la tradition locale qui veut que chaque père fasse
construire une maison pour ses enfants. Nombre d’entre elles ont les volets clos
et à la vue de tous, le patrimoine ainsi sommeille... Certains ont su tirer
profit de la période communiste, vendant pour leur propre compte une partie des
produits issus des cooperatives de l’Etat. Eux seuls connaissaient le métier de
berger et les ronds de cuir du gouvernement n’y voyaient que du feu! Il fallait
tout de même rester discret, c’est pourquoi beaucoup ont investi leurs capitaux
dans la construction de bâtiments au coeur de leurs petits villages d’origine, à
l’abri des regards inquisiteurs de l’Etat.
Irina est née ici et exerce
le métier d’institutrice dans le village tout en gérant un gite d’étape cossu.
Fait unique dans le pays, les enfants cessent ici l’école aux alentours du 20
mai pour n’y retourner qu’à la fin de septembre. Pourquoi? Mais parce qu’ils
peuvent ainsi aider leurs parents tout l’été durant à garder les bêtes, les
traire, faire le fromage et le foin! Ils sont nombreux les jeunes adolescents à
reprendre le flambeau paternel tandis que la plupart des jeunes roumains
semblent tout faire pour oublier leurs origines paysannes... Le sort des bergers
n’intéresse pas grand monde...
Ioan Bratu est de retour à Tilisca
depuis trois jours à peine. Chemise blanche, manteau de cuir, fraichement rasé,
j’ai du mal à l’imaginer sur les routes avec ses 4000 brebis, ses 12 bergers et
ses 25 chiens. Il a pourtant relié cet automne Tilisca à la ville d’Arad où sont
situés ses quartiers d’hiver, apres trois semaines de pérégrinations durant
lesquelles, comme il dit, il joue au clandestin. Il vole l’herbe pour ainsi dire
et la paye uniquement lorsqu’il se fait prendre! Le parcours change ainsi
d’année en année en fonction des cultures en place!
Il avait son
troupeau en Hongrie lorsque la révolution éclata en 1989. Sous Ceaucescu, la vie
était loin d’etre rose mais il était plus facile de circuler avec ses bêtes à
travers le pays car l’éleveur n’avait à traiter qu’avec quelques cooperatives
détentrices des terrains. Aujourd’hui, il faudrait aller voir chaque petit
proprietaire de tel et tel lopin...
La transhumance est
moribonde. De nombreux éleveurs ont acheté ou louent des terres dans les plaines
et y restent à l’année. Il y eut un été ou les troupeaux émigrés dans le delta
du Danube ne revinrent pas...
Tica Banciu et sa femme ne montent même
plus dans les estives dont ils sont propriétaires mais préfèrent louer dans les
plaines, à Saliste où les troupeaux s’accumulent.... En montagne, les conditions
de travail sont trop dures, l’accès est difficile et comme pour se
déculpabiliser, on dit que l’herbe y est moins bonne...
Chaque année
est source d’inquiétude car on loue généralement les terres en Roumanie pour un
an et Tica va ainsi d’endroits en endroits avec ses 400 bêtes Tzurcana, de
bergeries sommaires en paiements exorbitants. Dans son long manteau en peau de
mouton, il s’étend chaque soir, près du parc en bois où le loup et le voleur
rodent et il n’y a peut-être que sa femme pour savoir ce qui lui passe par la
tête dans ces moments-là...
- La mère qui a enfanté d’un bon berger
n’est plus de ce monde! s’exclame Ioan.
Tica, lui, n’a trouvé qu’un
seul homme à employer. Les bergers roumains vont garder les bêtes en Italie où
ils touchent jusqu’à huit fois leur salaire habituel!
Tica
fait encore le fromage mais pense s’orienter dans l’avenir uniquement vers la
vente des agneaux. Ainsi, jour après jour, les pans de la tradition pastorale
s’ébranlent, se fissurent et menacent d’ensevelir les artisans besogneux qui les
ont érigés.
Et l’Europe dans tout ca? Rares sont les éleveurs à savoir
ce que l’entrée prochaine dans l’Union signifie en terme de contraintes et de
bienfaits. Le gouvernement roumain reste muet à ce sujet comme s’il esperait
supprimer ses derniers pasteurs sous l’effet de surprise.
La réalité
devient finalement aussi triste que cette ballade apprise par chaque enfant
roumain à l’ecole et que chaque adulte porte ensuite dans son coeur, Miorita,
une histoire de bergers, de concurrence, d’amour et de crimes. Entre réalité et
légende, les bergers n’en finissent pas de s’éteindre
tragiquement.