Mai 2005, les Carpates...


 L’orage redouble de violence et la route prend des allures de rivière que je remonte comme un saumon. Quelle est ma quête? Au milieu de la carte de la Roumanie, il y a cette virgule crénelée, cette muraille naturelle entre le printemps et l’été. Je vais au devant des Carpates…
 
 Les fossés des villages vomissent leur glaise dans les jardins et les cours, le plafond du monde est si bas que j’ai du mal à discerner dans le carré que ménage ma capuche s’il y a des montagnes derrière les nuages.
 Je m’arrête un instant. Quelques brebis pâturent en contrebas près d’un cours d’eau et je remarque à peine ce drôle de paquet en plastique gisant près de la route. Il se dresse soudain, tousse, s’ébroue. Un homme! Un berger!
 Où sont les bergers? Ils sont partout!
 Chaque jour, je decouvre une bribe de la légende pastorale roumaine dans la bouche de mes hôtes. On m’évoque des transhumances inouies, de la Roumanie à la Russie, des Carpates au delta du Danube mais les ombrageux pélerins demeurent invisibles.
 Où sont les bergers transhumants? Nulle part! Les routes qu’ils empruntent ne seraient-elles sur aucune carte?
 Comme un détective, je mets bout à bout les indices: Dumitru et son film tourné pendant six semaines au contact des bergers, Gheorge et ses souvenirs d’enfance, les quelques informations glanées sur Internet...
 Les temoignages convergent vers Sibiu, une ville apparemment anodine située au pied des montagnes. Une ville entourée de villages-satellites connus comme étant un des plus importants fiefs pastoraux du pays. Poiana Sibiului, Jina, Saliste, Tilisca... Je suis déjà sur le chemin de Tilisca quand je croise un troupeau foulant le bitume. Je brûle!
 Ce qui me frappe d’abord en arrivant, ce sont les façades des maisons, colorées, décorées, presque pompeuses. Elles sont les vitrines de la richesse des éleveurs du pays et trahissent la tradition locale qui veut que chaque père fasse construire une maison pour ses enfants. Nombre d’entre elles ont les volets clos et à la vue de tous, le patrimoine ainsi sommeille... Certains ont su tirer profit de la période communiste, vendant pour leur propre compte une partie des produits issus des cooperatives de l’Etat. Eux seuls connaissaient le métier de berger et les ronds de cuir du gouvernement n’y voyaient que du feu! Il fallait tout de même rester discret, c’est pourquoi beaucoup ont investi leurs capitaux dans la construction de bâtiments au coeur de leurs petits villages d’origine, à l’abri des regards inquisiteurs de l’Etat.
 Irina est née ici et exerce le métier d’institutrice dans le village tout en gérant un gite d’étape cossu. Fait unique dans le pays, les enfants cessent ici l’école aux alentours du 20 mai pour n’y retourner qu’à la fin de septembre. Pourquoi? Mais parce qu’ils peuvent ainsi aider leurs parents tout l’été durant à garder les bêtes, les traire, faire le fromage et le foin! Ils sont nombreux les jeunes adolescents à reprendre le flambeau paternel tandis que la plupart des jeunes roumains semblent tout faire pour oublier leurs origines paysannes... Le sort des bergers n’intéresse pas grand monde...
 Ioan Bratu est de retour à Tilisca depuis trois jours à peine. Chemise blanche, manteau de cuir, fraichement rasé, j’ai du mal à l’imaginer sur les routes avec ses 4000 brebis, ses 12 bergers et ses 25 chiens. Il a pourtant relié cet automne Tilisca à la ville d’Arad où sont situés ses quartiers d’hiver, apres trois semaines de pérégrinations durant lesquelles, comme il dit, il joue au clandestin. Il vole l’herbe pour ainsi dire et la paye uniquement lorsqu’il se fait prendre! Le parcours change ainsi d’année en année en fonction des cultures en place!
 Il avait son troupeau en Hongrie lorsque la révolution éclata en 1989. Sous Ceaucescu, la vie était loin d’etre rose mais il était plus facile de circuler avec ses bêtes à travers le pays car l’éleveur n’avait à traiter qu’avec quelques cooperatives détentrices des terrains. Aujourd’hui, il faudrait aller voir chaque petit proprietaire de tel et tel lopin...
 
 La transhumance est moribonde. De nombreux éleveurs ont acheté ou louent des terres dans les plaines et y restent à l’année. Il y eut un été ou les troupeaux émigrés dans le delta du Danube ne revinrent pas...
 Tica Banciu et sa femme ne montent même plus dans les estives dont ils sont propriétaires mais préfèrent louer dans les plaines, à Saliste où les troupeaux s’accumulent.... En montagne, les conditions de travail sont trop dures, l’accès est difficile et comme pour se déculpabiliser, on dit que l’herbe y est moins bonne...
 Chaque année est source d’inquiétude car on loue généralement les terres en Roumanie pour un an et Tica va ainsi d’endroits en endroits avec ses 400 bêtes Tzurcana, de bergeries sommaires en paiements exorbitants. Dans son long manteau en peau de mouton, il s’étend chaque soir, près du parc en bois où le loup et le voleur rodent et il n’y a peut-être que sa femme pour savoir ce qui lui passe par la tête dans ces moments-là...
 - La mère qui a enfanté d’un bon berger n’est plus de ce monde! s’exclame Ioan.
 Tica, lui, n’a trouvé qu’un seul homme à employer. Les bergers roumains vont garder les bêtes en Italie où ils touchent jusqu’à huit fois leur salaire habituel!
 
 Tica fait encore le fromage mais pense s’orienter dans l’avenir uniquement vers la vente des agneaux. Ainsi, jour après jour, les pans de la tradition pastorale s’ébranlent, se fissurent et menacent d’ensevelir les artisans besogneux qui les ont érigés.
 Et l’Europe dans tout ca? Rares sont les éleveurs à savoir ce que l’entrée prochaine dans l’Union signifie en terme de contraintes et de bienfaits. Le gouvernement roumain reste muet à ce sujet comme s’il esperait supprimer ses derniers pasteurs sous l’effet de surprise.
 La réalité devient finalement aussi triste que cette ballade apprise par chaque enfant roumain à l’ecole et que chaque adulte porte ensuite dans son coeur, Miorita, une histoire de bergers, de concurrence, d’amour et de crimes. Entre réalité et légende, les bergers n’en finissent pas de s’éteindre tragiquement.
 

Marc Lecacheur
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