
« J’ai emporté sur mes pneus et mes semelles
un peu de poussière magique de la Crau. J’en suis sûr.»
Assise
dans sa cuisine, Gloria me parle spontanément de ce
coin de France qu’elle connaît bien pour y être allée de nombreuses fois voir
son oncle, berger pendant des décennies là-bas. Chose étonnante, ce dernier n’a
jamais gravé son nom comme tant d’autres sur les murs des bergeries. Il n’avait
pas le temps, disait-il et pensait néanmoins le faire un jour. Suite à un
malaise, il est mort au milieu de son troupeau dans les Alpes et n’a donc pu
laisser son empreinte en Crau. Une belle mort pour un berger, dira-t-on… Son
histoire reste gravée dans la mémoire de sa nièce…
Le mari de
Gloria a visité durant trois jours la Crau et a trouvé le temps, lui, de graver
son nom : Bruno di Gioanni.
Le couple vit à Vinadio avec leur fille et
ils font partie des dernières personnes de la vallée à vivre exclusivement de
l’élevage.
Leurs 330 brebis de race « Sambucana » passent l’hiver au
chaud dans la bergerie située en contrebas du village.
Dans
un peu plus d’un mois, elles sortiront paître les parcelles proches du village.
Ici, on ne parle pas en hectares. C’est une mesure trop grande. On quantifie les
terres en « journatas » soit « en journées de pâturages ». A la mi-juin, Bruno
et un des deux frères avec qui il est associé mèneront les bêtes en estive. Tous
deux se relaieront au cours de l’été pour « garder » là-haut. Le parc
électrique, avec ses onze fils et ses deux mètres de haut, ne suffit pas. Il
faut rentrer les bêtes le soir et les sortir le matin. Et puis, par mauvais
temps, le loup peut bien attaquer en plein jour alors il faut surveiller le
troupeau constamment.
Jusqu’au début des années 1990, Bruno
travaillait à l’usine. Gloria m’explique que c’est le retour du loup qui l’a
obligé à quitter cet emploi pour consacrer tout son temps aux
brebis.
Au bout d’une heure de discussion, elle m’avouera néanmoins,
avec un sourire entendu, que ce n’était pas l’unique raison !
Le 14
octobre 1999, leur bergerie a brûlé entièrement sans que la cause de l’incendie
soit élucidée. Réserves de paille et de foin, matériel agricole et même un des
chiens que l’on n’a pu détacher parce que sa chaîne était chauffée à blanc, tout
cela a brûlé devant leurs yeux. Un souvenir douloureux. Heureusement, les bêtes
étaient dehors.
Ils n’avaient aucune assurance et c’est la communauté
montagnarde avec la commune qui les a aidés à reconstruire.
Depuis ce
jour, les trois frères et leurs femmes ont décidé de ne plus jamais laisser la
bergerie sans surveillance…
Bruno nous rejoint au cours de l’après-midi
puis repart à ses moutons. Sa femme me décrit avec humour la passion de son
homme pour les brebis. Qu’une d’elles soit malade, il n’hésitera pas longtemps
avant de la porter chez le vétérinaire à Cunéo. Par contre, Gloria peut bien
attendre quand elle a la migraine ou un rhume !
Bruno
rencontre une de ses collègues éleveurs :
« Q’ ils se trouvent au
bistrot, ils parlent de brebis, sur la route, ils parlent de brebis, en été, en
hiver, en automne ou au printemps, il y a toujours à dire au sujet du troupeau,
de telle bête ou de la montagne ! »
Gloria aime aussi ce métier pour y
avoir baigné toute son enfance.
Avant que je m’en aille, elle
me demande d’attendre un instant et revient avec une photographie noir et blanc
encadrée.
Deux hommes en tenue de cow-boys entourés d’ânes bâtés,
devant un relais postal. Le moustachu de droite est son arrière-grand père.
Parti travailler en Crau au début du XXe siècle, il a fini par être berger
pendant sept ans en Californie !
Apres la mort de son patron,
tué pour une sombre histoire de femme, il est revenu en Italie. Gloria possède
une copie du journal de bord tenu par son aïeul durant le trajet entre les
Etats-Unis et sa patrie. Lorsqu’il est arrivé dans la vallée, avec une belle
somme en poche, il a commencé à en prêter aux uns et aux autres. Chaque matin,
il se réveillait en annonçant qu’il avait d’ores et déjà gagné sa journée, grâce
aux intérêts que lui rapportaient ses différents prêts !
Cela ne
l’empêchait pas d’être économe : pour preuve il avait coutume d’acheter le
journal un jour après sa parution pour le payer moins cher. En effet, les
nouvelles ne changent guère d’un jour sur l’autre !