Petits portraits du bitume : Bruno et Gloria di Gioanni
Vinadio, vallée Stura, Italie, le 9 mars 2005.


 « J’ai emporté sur mes pneus et mes semelles un peu de poussière magique de la Crau. J’en suis sûr.»
 
 Assise dans sa cuisine, Gloria me parle spontanément de ce coin de France qu’elle connaît bien pour y être allée de nombreuses fois voir son oncle, berger pendant des décennies là-bas. Chose étonnante, ce dernier n’a jamais gravé son nom comme tant d’autres sur les murs des bergeries. Il n’avait pas le temps, disait-il et pensait néanmoins le faire un jour. Suite à un malaise, il est mort au milieu de son troupeau dans les Alpes et n’a donc pu laisser son empreinte en Crau. Une belle mort pour un berger, dira-t-on… Son histoire reste gravée dans la mémoire de sa nièce…
 
 Le mari de Gloria a visité durant trois jours la Crau et a trouvé le temps, lui, de graver son nom : Bruno di Gioanni.
 Le couple vit à Vinadio avec leur fille et ils font partie des dernières personnes de la vallée à vivre exclusivement de l’élevage.
 Leurs 330 brebis de race « Sambucana » passent l’hiver au chaud dans la bergerie située en contrebas du village.
 
 Dans un peu plus d’un mois, elles sortiront paître les parcelles proches du village. Ici, on ne parle pas en hectares. C’est une mesure trop grande. On quantifie les terres en « journatas » soit « en journées de pâturages ». A la mi-juin, Bruno et un des deux frères avec qui il est associé mèneront les bêtes en estive. Tous deux se relaieront au cours de l’été pour « garder » là-haut. Le parc électrique, avec ses onze fils et ses deux mètres de haut, ne suffit pas. Il faut rentrer les bêtes le soir et les sortir le matin. Et puis, par mauvais temps, le loup peut bien attaquer en plein jour alors il faut surveiller le troupeau constamment.
 
 Jusqu’au début des années 1990, Bruno travaillait à l’usine. Gloria m’explique que c’est le retour du loup qui l’a obligé à quitter cet emploi pour consacrer tout son temps aux brebis.
 Au bout d’une heure de discussion, elle m’avouera néanmoins, avec un sourire entendu, que ce n’était pas l’unique raison !
 Le 14 octobre 1999, leur bergerie a brûlé entièrement sans que la cause de l’incendie soit élucidée. Réserves de paille et de foin, matériel agricole et même un des chiens que l’on n’a pu détacher parce que sa chaîne était chauffée à blanc, tout cela a brûlé devant leurs yeux. Un souvenir douloureux. Heureusement, les bêtes étaient dehors.
 Ils n’avaient aucune assurance et c’est la communauté montagnarde avec la commune qui les a aidés à reconstruire.
 Depuis ce jour, les trois frères et leurs femmes ont décidé de ne plus jamais laisser la bergerie sans surveillance…
 Bruno nous rejoint au cours de l’après-midi puis repart à ses moutons. Sa femme me décrit avec humour la passion de son homme pour les brebis. Qu’une d’elles soit malade, il n’hésitera pas longtemps avant de la porter chez le vétérinaire à Cunéo. Par contre, Gloria peut bien attendre quand elle a la migraine ou un rhume !
 
 Bruno rencontre une de ses collègues éleveurs :
 « Q’ ils se trouvent au bistrot, ils parlent de brebis, sur la route, ils parlent de brebis, en été, en hiver, en automne ou au printemps, il y a toujours à dire au sujet du troupeau, de telle bête ou de la montagne ! »
 Gloria aime aussi ce métier pour y avoir baigné toute son enfance.
 
 Avant que je m’en aille, elle me demande d’attendre un instant et revient avec une photographie noir et blanc encadrée.
 Deux hommes en tenue de cow-boys entourés d’ânes bâtés, devant un relais postal. Le moustachu de droite est son arrière-grand père. Parti travailler en Crau au début du XXe siècle, il a fini par être berger pendant sept ans en Californie !
 
 Apres la mort de son patron, tué pour une sombre histoire de femme, il est revenu en Italie. Gloria possède une copie du journal de bord tenu par son aïeul durant le trajet entre les Etats-Unis et sa patrie. Lorsqu’il est arrivé dans la vallée, avec une belle somme en poche, il a commencé à en prêter aux uns et aux autres. Chaque matin, il se réveillait en annonçant qu’il avait d’ores et déjà gagné sa journée, grâce aux intérêts que lui rapportaient ses différents prêts !
 Cela ne l’empêchait pas d’être économe : pour preuve il avait coutume d’acheter le journal un jour après sa parution pour le payer moins cher. En effet, les nouvelles ne changent guère d’un jour sur l’autre !
 

Marc Lecacheur
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