
Il y a eu des fois où
je peux dire que mon corps tout entier s’est fondu dans la culture du pays : ces
quelques soirs au nord de la Sierra de Guadarrama où j’ai joué des castagnettes
avec les dents, n’étais-je pas plus espagnol qu’un espagnol ?
J’aurais
aimé accrocher derrière moi un de ces beaux calendriers aux pages si lourdement
illustrées qu’elles se détachent au moindre coup de vent, juste pour le plaisir
de voir passer les jours jusqu’au Printemps. Non pas que le temps me parut
excessivement long mais je rêvais de ne plus porter simultanément mes trois
pantalons, mes deux polaires et le reste de mon « assortiment d’astronaute ».
En France, j’ai triché un peu, je l’avoue et elles se
comptent sur les ongles d’une brebis, les nuits passées à la belle étoile.
Famille, amis, autant d’accueils chaleureux qui vous font oublier qu’en février,
des gens dévalent à toute allure des pentes enneigés dans d’inesthétiques
stations de ski pyrénéennes ou alpines. Je me persuadais que le froid n’avait
pas cours ici puisque même les Jaseurs boréals, ces oiseaux du nord de l’Europe,
venaient trouver refuge sur les branches moussues des pommiers
français!
Et puis il y a eu ce matin merveilleux en
Italie.
Tout annonçait dans l’air que le printemps était arrivé,
précédant de quelques jours la date officielle… Les passereaux n’étaient plus
pendus aux arbres comme des fruits rabougris, les premiers cadavres de crapauds
apparaissaient sur les routes, figés dans des poses incongrues tandis que
d’autres plus chanceux ronronnaient en nombre dans les joncs et les
laîches.
Au soir, je me suis endormi au chant de l’Oedicnème criard,
cet oiseau noctambule au regard sévère mais au cri teinté de joie et de
mélancolie. Dans les branches au-dessus de la tente se sont posées les hulottes
et les chevêches, piaillant à qui de mieux, occultant ma présence car toutes
entières à leurs ébats. Je n’étais plus seul la nuit, je n’avais plus froid.
Avant même que les fleurs ne ressortent de terre et que les bourgeons
n’éclosent, tout un petit peuple rassurant s’enhardissait chaque soir un peu
plus à braver le gel.
Au passage des montagnes, la neige
était encore là mais elle se teintait déjà de noir, la terre en dessous
réclamant ses droits, impatiente d’accueillir la semence et de craquer au
soleil. Les murailles dressées par l’hiver autour de la route tombaient
mollement comme des blancs en neige qu’un cuisinier peu besogneux n’aurait pas
assez battus. Je sentais bien dans le vent de la descente les odeurs de l’été,
les odeurs des troupeaux qui remontaient avec la chaleur du soleil. J’ai
traversé le Piano Grande après Castelluccio, ivre de joie, souriant au ciel tel
un fou tandis que les touristes passaient et repassaient dans leurs voitures
climatisées. J’étais arrivé là à vélo et cela me donnait le droit de contempler
le paysage tel qu’il était réellement, un désert blanc au cœur duquel chaque
pousse, chaque bulbe, chaque insecte enterrés ne demandaient qu’à bondir à l’air
libre pour offrir leurs tiges et leurs pattes au hasard. Mes vêtements étaient
trempés mais je m’enfonçais dans le brouillard avec une joie immense que je ne
pouvais vraiment m’expliquer.