Les p’tites pensées du bitume :
Printemps, le 30 mars 2005, Assergi, Italie


 Il y a eu des fois où je peux dire que mon corps tout entier s’est fondu dans la culture du pays : ces quelques soirs au nord de la Sierra de Guadarrama où j’ai joué des castagnettes avec les dents, n’étais-je pas plus espagnol qu’un espagnol ?
 J’aurais aimé accrocher derrière moi un de ces beaux calendriers aux pages si lourdement illustrées qu’elles se détachent au moindre coup de vent, juste pour le plaisir de voir passer les jours jusqu’au Printemps. Non pas que le temps me parut excessivement long mais je rêvais de ne plus porter simultanément mes trois pantalons, mes deux polaires et le reste de mon « assortiment d’astronaute ».
 
 En France, j’ai triché un peu, je l’avoue et elles se comptent sur les ongles d’une brebis, les nuits passées à la belle étoile. Famille, amis, autant d’accueils chaleureux qui vous font oublier qu’en février, des gens dévalent à toute allure des pentes enneigés dans d’inesthétiques stations de ski pyrénéennes ou alpines. Je me persuadais que le froid n’avait pas cours ici puisque même les Jaseurs boréals, ces oiseaux du nord de l’Europe, venaient trouver refuge sur les branches moussues des pommiers français!
 
 Et puis il y a eu ce matin merveilleux en Italie.
 Tout annonçait dans l’air que le printemps était arrivé, précédant de quelques jours la date officielle… Les passereaux n’étaient plus pendus aux arbres comme des fruits rabougris, les premiers cadavres de crapauds apparaissaient sur les routes, figés dans des poses incongrues tandis que d’autres plus chanceux ronronnaient en nombre dans les joncs et les laîches.
 Au soir, je me suis endormi au chant de l’Oedicnème criard, cet oiseau noctambule au regard sévère mais au cri teinté de joie et de mélancolie. Dans les branches au-dessus de la tente se sont posées les hulottes et les chevêches, piaillant à qui de mieux, occultant ma présence car toutes entières à leurs ébats. Je n’étais plus seul la nuit, je n’avais plus froid. Avant même que les fleurs ne ressortent de terre et que les bourgeons n’éclosent, tout un petit peuple rassurant s’enhardissait chaque soir un peu plus à braver le gel.
 
 Au passage des montagnes, la neige était encore là mais elle se teintait déjà de noir, la terre en dessous réclamant ses droits, impatiente d’accueillir la semence et de craquer au soleil. Les murailles dressées par l’hiver autour de la route tombaient mollement comme des blancs en neige qu’un cuisinier peu besogneux n’aurait pas assez battus. Je sentais bien dans le vent de la descente les odeurs de l’été, les odeurs des troupeaux qui remontaient avec la chaleur du soleil. J’ai traversé le Piano Grande après Castelluccio, ivre de joie, souriant au ciel tel un fou tandis que les touristes passaient et repassaient dans leurs voitures climatisées. J’étais arrivé là à vélo et cela me donnait le droit de contempler le paysage tel qu’il était réellement, un désert blanc au cœur duquel chaque pousse, chaque bulbe, chaque insecte enterrés ne demandaient qu’à bondir à l’air libre pour offrir leurs tiges et leurs pattes au hasard. Mes vêtements étaient trempés mais je m’enfonçais dans le brouillard avec une joie immense que je ne pouvais vraiment m’expliquer.
 

Marc Lecacheur
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