
Pendant vingt ans, Adriano a travaillé à
l’usine Michelin de Cunéo. Sa compagne, Isabella, était salariée à l’hôpital de
la même ville. Huit heures de travail par jour et trois heures de transport
quotidien chacun. Les parents d’Adriano, éleveurs de la vallée l’avaient
toujours poussé à exercer un autre métier, car à cette époque déjà, élever des
brebis n’était guère rentable. Adriano ne regrette pas ces années d’usine car
elles lui ont permis de financer une partie de sa maison et de lier de
nombreuses amitiés ; mais à ses yeux une seule chose comptait : ce moment
magique où en fin de semaine, il prendrait son sac à dos pour aller retrouver «
ses » bêtes en estive…Chaque pierre de la montagne lui était familière et il
connaissait par cœur les parcours empruntés par ses brebis.
Lorsque sa
mère mourut subitement, il fallut très vite faire un choix : vendre les bêtes de
l’exploitation familiale ou quitter son emploi pour se consacrer pleinement à
l’élevage. Inutile de dire de quel côté la balance pencha, en lui brûlait
toujours la passion des moutons…
A posteriori, Adriano se demande
cependant s’il n’a pas fait le mauvais choix, financièrement parlant. L’agneau
ne s’est jamais si mal négocié que cette année, il lui reste une soixantaine de
bêtes nées en octobre dernier destinées à la vente de Noël ; elles pèsent
aujourd’hui près de 50 kilos, trouveront-elles des acheteurs ? Le couple va peut
être devoir vendre les brebis pour agrandir le troupeau de vaches piémontaises
déjà en leur possession ; l’élevage bovin s’étant révélé plus rentable. C’est
Isabella qui s’occupe des bêtes pour le moment dans la petite étable voûtée aux
parois couvertes de chaux, en plein cœur du village. Adriano, lui est berger,
pas vacher. Faudra-t-il qu’il change sa pratique et à quel prix ? Il ne peut
garder ses bêtes en estive en raison de la fenaison qui l’appelle dans la vallée
; si en plus il doit vendre son troupeau !!! C’est un jeune roumain qui assure
le rôle de berger à sa place depuis maintenant trois années. Adriano en est
satisfait mais est-il bien raisonnable d’avoir un employé dont on ne peut
compenser le coût par la vente d’agneaux ?
Depuis 10 ans , les
éleveurs demandent en vain de l’aide au gouvernement pour ces embauches liées en
grande partie au retour du loup. Lors d’une première attaque, Adriano a perdu 42
bêtes sur un cheptel de 300 ! Même si les parcs électrifiés fournis par la
Communauté Montagnarde s’avèrent efficaces, ils entraînent aussi des contraintes
: par mauvais temps, les brebis se couchent dans la boue, et contractent toutes
sortes de maladies.
La robustesse de ces parcs entraîne aussi
l’immobilité des bêtes qui piétinent tout l’été.
Adriano est le premier
à reconnaître la beauté du loup, mais selon lui , la cohabitation relative avec
un tel prédateur n’est possible qu’avec une aide de l’Etat. Il ajoute que dans
dix ans il n’y aura plus un seul éleveur ovin dans la vallée Stura. Quelques uns
garderont bien dix ou vingt brebis « pour la passion » mais ceux qui
souhaitaient vivre de ce métier auront mis la clé sous la porte de la bergerie
et rangé pour toujours les sonnailles au placard.